Emergence Spirituelle

Compréhension et traitement des crises de transformation en psychologie transpersonnelle

Conférence du Dr. Stanislas GROF en France (St Erme - 51) les 30 et 31 mai 1992. Transcription intégrale aussi proche que possible.

Intro du glogueur :

Après l'upload de cette page, discutant de la Conférence de Grof au téléphone avec la personne qui me l'avait pour la première fois confié, vers 2005, j'ai réalisé la complexité d'un abord frontal.

Je crois me souvenir que j'avais feuilleté quelques pages de la liasse du compte-rendu, attiré par des paragraphes qui me sautaient aux yeux, avant de réaliser que tout le texte était de haute tenue et méritait d'être lu...
(cette méthode est valable, d'ailleurs, pour le choix d'un livre inconnu ; un premier magnétisme vous y guide, vous donne quelques pages, et votre éclairage doit se faire)

Bien entendu, un tel abord par lecture d'extraits est devenus quasi impossible avec la fameuse “lecture numérique” qui est elle-même remise en cause par la vidéo (qui n'ajoute pourtant rien en soi, sauf la consommation de photons et la satisfaction d'être en face d'une lampe). Mais il faut bien faire avec les succédanés. J'ai voulu placer ici ces quelques mots d'avertissement et d'accueil, puis de fabriquer un “Abstract”, le genre de chapeau qu'on trouve de nos jours en tête des articles pour faire un sommaire des thèmes.
J'ai hésité avant d'introduire des scissions (qui dans le futur pourraient être des ancres), et opté pour ne pas encore le faire : ces découpages n'existaient pas, puisqu'il s'agit d'un texte oral. Tout conférencier sait qu'il est inutile de donner des “repères” dans le fil d'un discours continu dans lequel l'auditeur ne peut pas revenir, pendant son écoute).

Ainsi, avec le court abstract, la Conférence qui tenait sur (+/-) 60 pages dactylographiées peut présenter un ordre de référence aidant à retrouver un passage ou reprendre une lecture.

Enfin, ayant revu une fois de plus les grands passages de ce qui est devenu un texte, il m'a semblé possible de placer un groupe de paragraphes en Commentaire, renseignant sur le pourquoi de la présence de texte sur ce blog –chez-moi–. Ce Commentaire tout personnel peut renseigner, re-situer, et il ne parasite rien (avec le texte électronique, on peut le supprimer facilement)… J'ai décidé de le placer à la suite du texte, pour ne pas parasiter l'entrée à celui-ci.


ABSTRACT - Les EMC (états modifiés de conscience) comme pathologiques ? – La pensée newtonienne-cartésienne et le changement de paradigme – le déni des EMC – Trois éléments gênant notre compréhension – Quatre domaines pour le changement – Dimensions de la Conscience – Compréhension de la psychopathologie – Mécanismes thérapeuthiques – Le défi du Changement de paradigme – Périnatal et césarienne – Participation à des champs de conscience autres – PAUSE – Emergence-Urgence-Spirituelle et réseau d'aide – Retour de considérations pour les sagesses vécues – Problèmes des Emergence-Spirituelles – L'Histoire de Caron – Précautions méthodologiques – Archétypes, projections, attaques et l'intérieur-extérieur – Déclencheurs de Emergence-Spirituelle – “L'expérience du Divin Immanent et du Divin Transcendant” – Emergence-Spirituelle de Christina Grof – La pire stratégie envers l'Emergence-Spirituelle – Bénéfices de l'Emergence-Spirituelle – Comment reconnaître une Emergence-Spirituelle – Maladie de la discipline psychiatrique – Diagnostics divergents – Classifications possibles ? – Synchronicité et le cas du pudding – Drames Royaux et enfant divin – Flèche dans l'épaule – Hylotropie et holotropie – Situation des expériences d'Emergence-Spirituelle – Le voyage du héros de Joseph Campbell – Nouvelle sagesse –

  

    « Avant d'aborder spécifiquement ce qui constite l'Emergence Spirituelle (E.S.), je voudrais faire quelques commentaires sur les états non ordinaires de conscience, car les problèmes rencontrés lors de l'E.S. sont intimement liés à notre attitude vis-à-vis des phénomènes qui se produisent dans ces états; Je veux parler en particulier des l'attitude de la psychiatrie et de la psychologie contemporaine.

     Le problème est le suivant : est-ce que les états non ordinaires de conscience sont pathologiques ou bien est-ce que l'on peut les considérer comme normaux, ou supra-normaux ?

     La psychiatrie traditionnelle a une réponse bien simple. Elle considère tous ces états comme pathologiques à l'exception des rêves, et éventuellement, de I'hypnose. En psychiatrie moderne, il n'existe pas de distinction entre expérience mystique et état psychiatrique. La réponse la plus tolérante que je connaisse émane d'une Commission Spéciale aux U.S.A., qui conclut que le mysticisme se situe entre normalité et maladie mentale. Mais en général, psychiatres et psychologues de formation traditionnelle croient que tout ce qui concerne la Spiritualité, dans l'Histoire de l'humanité se situe dans le domaine de la pathologie.

     Dans notre monde actuel, la croyance générale est que la seule chose existant réellement, est la matière ; que l'Histoire de l'univers se confond avec l'évolution de la matière ; que la conscience est plus ou moins un “accident”, quelque chose qui nous arrive après des milliards d'années d'évolution aléatoire. La vie, la conscience, l'intelligence, ne seraient que des épiphénomènes, produits de la matière. Dans ce type d'univers, il n'y a aucune place pour la spiritualité.

     En psychiatrie, nous disposons d'un tas d'articles et de livres discutant du diagnostic à poser sur certains fondateurs de religions, certains saints ou maîtres spirituels. On peut, par exemple, étudier ce qu'îl peut y avoir de pathologique chez Jésus, Mahomet, ou Sri Aurobindo. Les arithropologues parlent des chamanes comme étant psychotiques, schizophrènes, hystériques ou épileptiques. Il existe même un article de Franz Alexander, célèbre psychanalyste fondateur d'une école de médecine psychosomatique, qui parle de la méditation Boudhiste comme d'un état artificiel de catatonie*.

* Catatonie : attitude psychomotrice constituée essentiellement d'inertie et de négativisme vis-à-vis du monde extérieur, et habituellement rattachée à la schizophrénie [N.D.T].

    Ces prises de position sont extrêmes. En fait, beaucoup de psychiatres et de psychologues ont leur opinion personnelle sur le sujet. Cependant, ces positions représentent le principe courant de la pensée psychiatrique et psychologique officielle. Je connais beaucoup de psychiatres et de psychologues qui ont une approche très différente, mais îls n'osent pas en parler à leurs collègues, car cela ne leur paraît pas acceptable, et encore moins lors de réunions de thérapeutes.
     Je connais aussi beaucoup d'anthropologues, ayant fait un travail de terraîn sur les cultures chamaniques, et qui gardent leurs articles, leurs manucrits, dans des tiroirs, et ne les emportent pas lors de rencontres scientifiques, de peur d'entacher leur réputation. J'ai moi-même rapidement appris, lorsque j'ai commencé à entrevoir ce qui se passait lors de séances psychédéliques*, et lorsque j'ai expérimérité certaines choses moi-même, que ce ne sont pas des phénomènes dont vous pouvez facilement discuter avec vos collègues !

*Psychédéliques : séances de travail thêrapeuthique utilisant le L.S.D.

     Fondamentalement, la pensée scientifique occidentale est gouvernée par ce que l'on peut appeler le paradigme newtonien-cartésien. Or, aucune des choses dont nous parlons ici ne peut s'accommoder de ce mode de pensée. Comme nous le savons par l'Histoire, l'approche habituelle consiste à dire que ces choses ne peuvent pas exister, que l'on cherche à nous tromper, ou que les recherches sont mal conduites, etc...

     Actuellement, autant en psychiatrie et psychologie que dans d'autres disciplines scientifiques, nous vivons dans une période de changement de paradigme. Ce phénomène s'est d'ailleurs produit de nombreuses fois dans l'Histoire. En France, on connaît bien cela à travers l'histoire de la chimie. Il fut une époque où les chimistes “Officiels” croyaient que toute réaction chimique etait la réaction d'une substance avec une autre substance “supérieure”, toujours la même. Et vinrent Lavoisier, Dalton, etc... avec des idées nouvelles de la physique et de la chimie. Et il y eut pourtant de nombreux chimistes à défendre leur concept de substance “supérieure”.
     La même chose se produisit avec les conceptîons géocentrîques de l'univers, et aussi quand Galilée affirma que l'on pouvait voir des cratères sur la lune ! Quand Einstein exposa sa théorie de la relativité, il fut considéré comme fou. Et Einstein lui même, au cours de sa vie, ne parvint pas à accepter la théorie quantique, qu'il avait pourtant initiée [sic].

    Beaucoup de gens pensent que nous vivons un changement de paradigme, et il s'est déjà produit en physique. Mais ses conséquences n'ont pas été acceptées par les autres disciplines, qui découlent de la pensée newtonienne-cartésienne, comme la biologie, la médecine, la psychiatrie, la psychologie. Et donc actuellement les physiciens ont transcendé la pensée newtonienne tandis que les autres disciplines considèrent encore ce mode de pensée comme le seul modèle de réfêrence scientifique valable.

    Malgré cela, et c'est quelque chose de tout à fait excitant, bien des choses que nous observons, ou expérimentons, dans les états non ordinaires de conscience, sont absolument incompatibles avec la pensée newtonienne-cartésienne, mais de plus de plus compatibles avec les développements révolutionnaires de certaines disciplines scientifiques, comme la physique quantique relativiste, la biologie telle qu'elle est explicitée par Rupert Sheldrake, la pensée de Gregory Bateson dans la théorie des systèmes et de l'information, la théorie holonomique ou holographique de David Boehm et Karl Pribam.

    Revenons maintenant aux éats non-ordinaires de conscience.

    Je connais un anthropologue distingué, reconnu par l'Académie, qui a reçu une initiation chamanique en Amazonie. Quand il parle de la psychiatrie et de la psychologie occidentales, il dit que ces disciplines sont très tendancieuses dans au moins deux domaines :

          - premièrement, elles sont ethnocentriques. C'est à dire qu'elles ne représentent le point de vue que d'un seul groupe humain, celui du monde industriel, de la civilisation occidentale, qui considère son point de vue comme supérieur à tout autre, et prend la mesure des autres cultures selon ses propres valeurs.

          - deuxièmement, la psychiatrie et la psychologie occidentales sont cognicentriques. Pragmacentrique serait peut être un meilleur terme.

    Cela veut dire que nous ne prenons sérieusement en considération que les expériences et observations faites dans un état ordinaire de conscience, et que nous déclarons pathologiques tous les états non ordinaires.

    Que se passe-t-il dans un état de méditation systématique ? Que se passe-t-il lors des expëriences mystiques spontanées ? Que se passe-t-il dans les situations inductrices de transe ? Ces expériences sont dêcrites dans le Bouddhisme, l'Hindouisme, dans la Kabbale ; et pourtant, toutes ces expériences ne sont pas considérées comme susceptibles de nous apprendre quelque chose, ni comme ayant la moindre conséquence positive, comme la guérison ou le pouvoir de transformation.

    En psychiatrie traditionnelle, on considère que tous ces états doivent être supprimés. Cela veut aussi dire que nous n'avons pas tenu compte de ces expériences pour créer nos théories psychiatriques. C'est là le pragmacentrisme dont parle notre anthropologue.

    En outre, notre cadre conceptuel se limite à la biographie postnatale et à ce que Freud appelle l'inconscient individuel En conséquence de quoi, tout ce qui ne peut pas être expliqué dans ce cadre est déclaré pathologique. Nous ne sommes donc même pas ouverts à l'éventualité que notre cadre conceptuel puisse être trop étroit !

    Que pourrait-il se passer en psychiatrie et en psychologie si nous nous mettions sérieusement à étudier les états non ordinaires de conscience ?

    J'ai déjà mentionné les études systématiques faites sur les états induits par les drogues psychédéliques. Nous pourrions tout aussi bien jeter un regard sérieux sur ce qui survient chez les personnes qui méditent, ou chez celles qui participent à des rituels chamaniques.

    Et je ne parle pas nécessairement de ce qui se passe chez les individus de culture “exotique”, mais aussi de ce qui se passe chez les gens de notre culture lorsqu'ils participent à ces mêmes rituels !

    Et que se passe t-il lorsqu'on étudie ce qui se produit chez des gens ayant vécu des “expériences proches de la mort” (Near Death Expériences) ? Là aussi, jusqu'à une date récente, voici un domaine totalement ignoré de la psychiatrie et de la psychologie occidentales, car considéré comme ne pouvant apporter quoi que ce soit.

    Et finalement nous pourrions aussi étudier sérieusement ce qui se passe chez les individus qui expérimentent une forme puissante de thérapie comme la respiration holotropique.

    Si nous étudiions toutes les observations de ces différents états non ordinaires de conscience, nous pourrions accumuler suffisamment d'expérience pour aborder les épisodes spontanés qui prennent la forme de crises psycho-spirituelles, ou d'émergence spirituelle. »



Question : « Y a-t-il pour vous une différence entre état de conscience altérée et état non ordinaire de conscience ? »

     « On les utilise généralement de la même façon.  Mais j'ai personnellement une grande préférence pour “états non ordinaires de conscience”, car le terme “altéré” provient de l'ancîen paradigme et semble signifier qu'il n'y a qu'une seule façon de percevoir le monde, et que l'expérience d'altération de la conscience est une distorsion de la perception soi-disant normale.

     Quand on se sert du terme “non-ordinaire”, cela ne fait pas réfêrence à la manière dont la modifîcation se produit, quelle soit d'origine interne ou externe. Dans le domaine transpersonnel, on préfère ce terme de non ordinaire, car les expriences sont reliées à des niveaux de réalité qui sont parfaitement légitimes, qui ne sont pas des distorsions de ce que les choses devraient être. Il faut bien sûr faire la distinction entre les états délirants et les états que j'appelle holotropiques*, qui englobent la respiration holotropique, la méditation, l'hypnose, les expériences psychédéliques.

*Holotropique : qui mène à tout, au tout.

    Quand nous disons que les états non ordinaires de conscience peuvent nous apprendre quelque chose, je ne pense bien sûr pas aux états délirants, avec confusion, désorientation temporo-spatiale, amnêsie, altération des fonctions intellectuelles. Les gens peuvent faire une expérience mystique, ou psychédélique puissante, tout en se rappelant de tout, sachant parfaitement qui ils sont, où ils sont, et en ayant la perception intérieure d'un autre niveau de réalité.

    Je vais brièvement résumer ce que je viens de vous dire :

    — Le premier élément gênant notre compréhension des crises spirituelles est notre vision scientifique du monde, uniquement fondée sur le modèle newtonien-cartésien, matérialiste. Car les  gens ne voient pas cela comme une référence exacte, précise. Donc, chaque chose qui ne correspond pas à cette vision, n'est ni correcte, ni réelle.

    — Le deuxième élément est le fait que nous avons un modèle de la personnalité humaine limité à la biographie postnatale et à l'inconscient individuel tel que le décrivait Freud.

    — Le troisième élément est représenté par notre vision ethnocentrique et pragmacentrique. Cela veut donc dire que, dans la formulation de nos théories, nous n'avons pas pris en considération les phénomènes qui se produisent dans les états non ordinaires de conscience. Nous avons vu ces états comme des altérations de la conscience, des distorsions, en tout cas comme quelque chose d'inutile. Nous refusons de les voir comme des états pouvant apporter quelque chose de significatif à notre compréhension du monde.

    J'aimerais décrire maintenant les divers changements qui pourraient s'opérer dans notre compréhension de la psychiatrie et de la psychologie si nous nous intéressions de plus près aux états non ordinaires de conscience.

    Les changements se situeraient dans quatre domaines différents :

     A — Le premier concerne les dimensions de la conscience, l'ensemble du modèle même de la psyché.

     B — Le deuxième concerne la compréhension de la nature, je dirais aussi de l'architecture de la psychopathologie.
     J'entends par là l'ensemble des désordres émotionnels, psychosomatiques et interpersonnels, à l'exclusion de toute cause organique (tumeur, infection par exemple). Nous les appelons aussi désordres psychogêniques.

     C — Le troisième domaine est représenté dans la nature du processus de guérison et les mécanismes thérapeuthiques.

     D — Le quatrième domaine çonçerne la stratégie de la psychothérapie et la stratégie d'exploration de soi-même.

    Finalement, je pense que ces dêfis ne concernent pas seulement la psychiatrie et la psychologie, mais la philosophie entière de la science occidentale !...

    Je vais donc dire quelques mots à propos des quatre domaines que je viens d'énumérer, de ce que nous avons appris dans chaque domaine, et des différents points précis à changer dans notre compréhension des choses.

    [Pour mieux repérer les propos du Dr Stanislas Grof, nous avons côté A, B, C et D les quatre domaines cités, et reporté ces côtes aux paragraphes relatifs du retour de ses propos sur ces points –note du Réviseur]

    A - Comme je I'ai déjà dit, nous avons en psychiatrie un modèle que nous pouvons appeler personnaliste et biographique. Autrement dit, la psychiatrie contemporaine croit que la personnalité humaine n'existe qu'après la naissance. Cela implique qu'il n'y ait rien d'intéressant sur le plan psychologique avant et pendant la naissance.

     D'après Freud, qui prit cette idée aux empiristes anglais, le nouveau-né est une “tabula rasa” (table rase), une “ardoise propre” et ce que non devenons n'est fonction que du noyau familial : rapport à la mère, situation dans la famille, différents problèmes psycho-sexuels, etc...

     Comme je l'ai suggéré auparavant, ce modèle est insuffisant, inadéquat, si nous travaillons avec les états non ordinaires de conscience, car ce modèle ne décrit que les niveaux les plus superficiels de la psyché humaine. Dans mes propres recherches pour créer une cartographie plus complète, j'ai ressenti le besoin d'ajouter au moins deux “royaumes” importants qui se situent au delà de la biographie postnatale.

• Le premier de ces domaines transbiographiques peut-être appelé périnatal. Le noyau de ces expériences est la mémoire, l'empreinte biologique du traumatisme de la naissance. Les personnes qui expérimentent ce niveau de l'inconscient revivent en fait le passage dans le canal de naissance : l'anxiété vitale, l'agression associée aux importantes containtes mécaniques, les douleurs, la suffocation, et d'autres “détaiIs” variés comme le type d'anesthésie utilisé, la circulaire du cordon*, l'application de forceps, la naissance par le siège, etc. ... Mais la mémoire biologique de la naissance n'est qu'un aspect de l'inconscient périnatal. La confrontation expérientielle avec la naissance fonctionne aussi comme un portail s'ouvrant sur le niveau suivant, qui est le niveau Transpersonnel.

    Les individus se confrontent à la mort et à la renaissance et ces deux choses arrivent toujours en même temps. C'est aussi dans ces moments là que les individus rentrent en contact avec les archétypes Jungiens, les modèles mythologiques. Par exemple, une personne expérimentant la situation d'être coincée dans le canal de naissance peut aussi soudain expérimenter l'archétype de l'enfer. Elle peut aussi s'identifier à l'inconscient collectif, à des gens se trouvant en situation d'enfermement, de torture, comme dans les camps de concentration, ou lors de l'inquisition. Ceux qui revivent l'expérience de devoir se libérer de l'oppression, de lutter dans le canal de naissance, pourront s'identifier de la même façon à des révolutionnaires tenant de se libérer d'une tyrannie. Et dans l'aspect mythologique de l'inconscient collectif, ils peuvent s'identifier aux dîfférentes figures représentant la mort et la renaissance. Dans notre culture, ils peuvent s'identifier au Christ et parculiërement dans le cadre de la crucificton. Mais le symbolisme peut venir de n'importe quelle culture du monde. Cela pourrait être l'histoire d'Osiris, d'Adonis, de Dionysos.

*La circulaire du cordon : cordon ombilical autour du cou pendant la naissance.

    Pour beaucoup de gens, la confrontation avec le niveau périnatal signifie une ouverture spirituelle puissante. C'est juste au moment où ils arrivent au bout du canal de naissance, s'approchent de l'ouverture, qu'ils s'îdentifient aux archétypes mythologiques de la mort et de la renaissance. E quand ils arrivent à la lumière, en sortant du canal de naissance, ils peuvent se connecter avec l'archétype de l'Epiphanie* divine, la Samadhi des Hindous.

*Epiphanie : Epiphanéia : apparition en grec.

Il semble donc y avoir un lien profond entre le vécu conscient du drame* de notre propre naissance et l'éveil spirituel. Je crois d'ailleurs que c'est cela qui fut appelé, dans différentes traditions religieuses, la seconde naissance : nous sommes tous nés une fois... nous sommes là... mais, à moins d'avoir effectué un travail conscient sur ce sujet, nous ne vivons pas comme si le danger du canal de naissance était définitivement écarté. A un niveau ou un autre, nous portons toujours en nous les craintes et les tensions associées à cette situation.

*Drame : au sens théâtral, représentation d'une action violente et/ou douloureuse.

     Voilà donc pour le niveau prénatal, profondément lié à la Naissance, mais aussi à la mort, que nous avons aussi jusqu'à un certain point, expérimentê en venant au monde. Et toute personne ayant expérimenté consciemment le niveau de l'inconscient, devient spirituelle. Si un individu est athée, cela signifie qu'il ne s'est jamais connecté avec ce niveau de sa propre psyché. Quand l'individu devient conscient de ce processus, habituellement à la fin, au plus profond de l'inconscient, il possède cette qualité que Jung appela “numineuse”. Le numineux est peut être un moyen plus neutre de parler de divîn ou de sacré. Et c'est vraiment une question d'expérience personnelle ; il ne s'agit pas d'une interprétation. La personne qui a fait cette expérience sait qu'elle a affaire à quelque chose venant d'un ordre supérieur de réalité.

     Les expériences faites à ce niveau là ressemblent tout à fait à celle décrites pour les mystiques. Elle ne sont pas religieuses dans le sens où elles ne ont pas obligatoirement en accord avec le dogme religieux. Par exemple, quelqu'un se trouvant dans le cadre conceptuel chrétien, pourrait sentir un lien avec les mystiques chrétiens, Maître Eckhart, Sainte Thérêse d'Avila, Saint Jean de la Croix, sans que cela lui fasse respecter le Vatican, ou la hiérarchie de l'Eglise. Dans le cadre Islamique, ces expériences pourraient mettre en rapport avec le Soufisme, plutôt qu'avec les courants religieux principaux représentés par Khomeiny ou Sadam Hussein (sic). Dans un cadre Judaïque, la personne se sentirait plutôt reliée à la Kabbale.

    Avec ces expérience, l'individu comprend clairement la différence entre spiritualité et religion. Vous pouvez avoir spiritualité sans religion, mais vous pouvez également avoir religion sans spiritualité. La spiritualité est une question de lien entre l'homme et le cosmos.

    La religion est une activité organisée qui devrait, dans l'idéal, offrir un contexte favorable à une expérience spirituelle directe. Originellement, la religion venait d'une expérience visionnaire. Les fondateurs des religions, les Prophètes, les Saints, eurent tous des expériences transpersonnelles directes.  Il doit, en tout cas, être clair que nous discutons ici de spiritualité, et non de religion. Il y a convergence entre spiritualité, ou mysticisme, et science, mais il n'y a aucune convergence entre religion et science. On a partout souvent tendance à confondre ces deux notions. En psychologie transpersonnelle, on pense qu'un certain nombre d'expériences devraient être étudiées, puis incorporées à notre vision du monde, pour que cette vision soit réellement globale, complête. Ce que les religions ont fait de ces expériences est plutôt une question d'Histoire.
   
    Un de mes amis, Watter Houston CIarke, qui a donné de nombreuses conférence sur la psychologie, les religions, et écrit un ouvrage important sur ce sujet, raconte avoir vécu une expérience spirituelle, et compris seulement à ce moment là de quoi il parlait depuis bientôt vingt ans ! ... D'après lui, beaucoup de choses qui se passent dans le contexte des grand courants religieux, font penser à la vaccination. Les gens vont à l'Église et y reçoivent un “petit quelque chose” qui en fait les protège contre “la chose” elle-même. Cela veut dire que les gens peuvent croire vivre une spiritualité profonde en allant à l'église le dimanche, et peuvent penser ne rien avoir à faire pour aller au-delà.

     Il ne peut pas y avoir de conflit entre la spiritualité et la science. Cela est très important. Comme le dit Ken Wilber, s'il existe un conflit entre science et spiritualité, c'est qu'il s'agit de fausse science et de fausse spiritualité. Cela veut dire que les scientifiques entrant dans ce type de conflit ne savent même pas ce que la science signifie. Et on peut dire la même chose des théologiens... Ces conflits sont de pseudo-conflits. La nature elle-même des expériences dont nous sommes en train de parler devrait être une source d'intérêt pour le monde scientifique. Une vraie science ne devrait pas exclure une certaine catégorie de phénomènes, sous prétexte que celle-ci remet ses principes en question !

• Bien ; nous avons donc déjà parlé du niveau biographique et du nîveau périnatal de l'inconscient. Nous allons maintenant aborder ce que nous appelons le niveau transpersonnel.
    Certaines personnes ont accès à ce niveau à travers l'expérience de mort-renaissance du niveau pêrinal. D'autres personnes peuvent y accéder directement.
    L'expérience transpersonnelle est une expérience où l'on transcende le cadre usuel de référence, le corps et l'ego.

    On peut par exemple faire l'expérience soudaine de la conscience d'une autre personne, ou d'un groupe de personnes dans lequel les frontières individuelles n'existent plus, ou même sentir que l'on devient la conscience de l'humanité toute entière. On peut faire des expériences authentiques d'identification consciente à des formes animales, devenir un animal, ou même expérimenter directement d'autres aspects de la nature. On peut soudainement avoir le sentiment d'expérimenter quelque chose appartenant à l'Histoire de l'humanité, devenir une autre personne dans un autre pays, une autre époque ; avec parfois l'impression de se souvenir de cette expérience, comme si c'était nous qui avions vécu cette situation du passé. Les gens parlent de cela en termes de “vies antérieures” ou d'expériences karmiques. Nous avons vu beaucoup d'individus avoir des expériences de ce type dans le cadre de la thérapie psychédélique, de la thérapie holotropique, et aussi dans le cadre d'épisodes spontanés comme l'Emergence Spirituelle.

    Il existe trois catégories d'expériences transpersonnelles.
– Les premières consistent à transcendet les limites usuelles de l'espace, devenant quelque chose ou quelqu'un d'autre.
– Les secondes consistent à transcender la notion de temps, devenant quelqu'un dans un autre contexte historique.
– Les troisièmes consistent à expérimenter des dimensions encore plus considérées comme irréelles par le monde industriel civilisé. Par exemple, faire je un, avec Shiva, faire l'expérience de “royaumes” que nous pourrions appeler archétypaux, ou mythologiques. Et nous découvrons que ces expériences sont aussi réelles que celles concernant l'espace temps.

    Ce qui est absolument fantastique, c'est qu'elles peuvent apporter à l'indîvidu des informations sur des royaumes mythologiques et des personnalités, dont il ne connaissait absolument rien jusqu'à prêsent. Et cela confirme les conclusions de C. G. Jung qui utilise exactement ce type d'observation pour étayer son idée d'ajouter au concept d'inconscient individuel, celui d'inconscient collectif.

    Pour se résumer, on peut dire que les expériences et les observations d'états non ordinaires de conscience nous donnent une image de la psyché humaine beaucoup plus étendue que celle que nous connaissions jusqu'à maintenant. En d'autres termes, il n'y a pas de frontières absolues entre chacun de nous et la totalité de l'existence ; non seulement par rapport à l'espace-temps, mais aussi avec les autres dimensions de la réalité représentées par la mythologie et les archétypes.

    Ce modèle de la psyché humaine nous rappelle celui de l'Hindouisme. Dans les Upanishads, il est dit “chacun de nous représente la totalité de l'énergie créatrice dans l'univers. Nous ne sommes pas seulement le corps et l'ego (jiva), mais aussi l'âme (Atman)”. Pour les différentes techniques connues sous le nom de Yoga, on peut accéder à ce niveau de conscience et se connecter avec Atman, l'âme, le noyau divin.

    De ce point de vue, aucun de nous n'a vraiment d'identité fixe ; notre identité s'étend du “corps-ego” à la totalité de l'existence, nous pouvons expérimenter tout ce qui se trouve entre ces deux réalités.  Il faut dire que ces nouvelles conceptions représentent pour le monde occidental un changement plutôt radical de notre compréhension de la psyché humaine !...


    B - Abordons maintenant le deuxième domaine de changement, concernant notre compréhension de la nature de la psychopathologie.
    D'après la psychologie traditionnelle. La psychopathologie recouvre les différents dêsordres émotionnels, psychosomatiques et interpersonnels qui ne sont pas d'origine organique.
    En fait, ils ont aussi leurs racines dans les différents niveaux transbiographiques que je viens de vous décrire.

    Des problèmes comme la dépression, les phobies, l'agressivité, peuvent avoir une racine dans l'enfance, puis, si vous cherchez plus profondément, une racine supplémentaire au niveau périnatal, en rapport avec le traumatisme de la naissance. Et ces mêmes problèmes peuvent également avoir des racines dans le niveau transpersonnel, par exemple dans une expérience de vie antérieure ou d'archétypes.

    Si nous voulons vraiment atteindre la résolution de l'un de ces problèmes, il nous faut opérer dans un cadre qui puisse nous permettre de vivre des expériences à ces différents niveaux. Par exemple, quelqu'un présentant un asthme psychogénique peut travailler sur ce problème au moyen de la respiration holotropique et revivre l'expérience de I'étouffement au niveau postnatal sous la forme d'une presque noyade ou de la coqueluche. Puis, si le processus peut continuer à se dérouler, cette personne peut retrouver des éléments sîgnificatifs d'étouffement pendant le passage du canal de naissance au niveau périnatal ; et finalement, vivre une expérience de vie antérieure dans laquelle il fut pendu ou étranglé.

    La personne aurait donc à revivre tous ces niveaux différents pour réellement clarifier le désordre particulier constitué par sa maladie asthmatique.
    Tout cela nous amène naturellement à parler du troîsième domaine de changement, concernant les mécanismes thérapeutiques.


    C - La psychiatrie traditionnelle croit que les origines des problèmes se trouvent exclusivement dans la vie postnatale de l'individu, et qu'il est suffisant de travailler à la guérison avec des méthodes utilisant le matériel biographique. Le travail avec les états non ordinaire de conscience nous a montré que les racines des différents problèmes peuvent aussi se trouver au niveau périnatal, et au niveau transpersonnel. Par exemple, l'expérience d'unité avec le cosmos peut se révéler être un mécanisme de guérison et de transformation extrêmement puissant.

    ParIons maintenant plus spécifiquement de guérison et de stratégie en psychothérapie.

    En psychothérapîe traditionnelle, on est persuadé qu'il faut comprendre le fonctionnement de la psyché, comprendre pourquoi les symptômes se trouvent là, et trouver une technique permettant de refaire fonctionner la psyché comme elle le devrait.

    Le problème est qu'il n'y a aucune unanimité ce sujet. Le monde de la psychothérapie est une incroyable jungle, avec de nombreux systèmes différents. Et aucun de ces systèmes n'en accepte vraiment un autre. Si l'on a problème, on doit tirer au sort ; on choisit une école. Et chaque école aura une explication différente sur ce qui ne va pas et donnera une technique, expliquera ce qu'il faut faire pour résoudre ce problème. Quand on y réfléchit, c'est vraiment une situation fantastique, incroyable !...

    Imaginez vous ayant un problème et allant consulter un comportementaliste, puis un analyste Freudien. Comparez les explications.. Ce sont des systèmes très différents, mais usant tous plus au moins des travaux de Freud. Prenez ce même problème, soumettez le à un thérapeute de l'école Jungienne, Lacanienne, Adlérienne, ou Reichienne, vous aurez des histoires et des approches très différentes. Ce qui est absolument fantastique, c'est que cela ne dérange ni les psychologues, ni les psychiatres, tout le monde vit avec ces divergences ! Et l'on serait même bouleversé si quelqu'un venait dire que la psychologie n'est pas une science ! Est-ce que vous pouvez imaginer qu'îl y ait cinquante écoles différentes de chimie qui ne soient pas d'accord sur ce qui se passe dans un tube à essai ?!

    C'est un problème vraiment sérieux, grave. A l'évidence, ce n'est pas une solution idéale. Comment dépasser cela ? Comment trouver une solution ? Les états non ordinaires de conscience nous proposent une alternative très intéressante et radicale : chacun de nous possède en lui-même une force de guérison. Et cette force est d'une intelligence qui dépasse de loin celle de n'importe quelle école de psychothérapie. Les états non ordinaires mobilisent cette force à l'intérieur de nous même.

    En fait, cela vient étayer une idée maîtresse de Jung. Il pensait qu'il est en principe impossible de comprendre le fonctionnement de la psyché avec l'intellect, d'expliquer pourquoi les problèmes sont là, d'imaginer une technique qui vous rende plus intelligent que votre propre psyché. Ce que je disais auparavant à propos d'un nouveau modèle de la psyché correspond à l'idée que Jung s'en faisait, à savoir que la psyché a des dimensions cosmiques, et l'intellect n'en est qu'une petite partie. Il est impossible à l'intellect de comprendre la psyché, l'Univers, l'existence !

    L'idée de Jung en matière de psychothérapie, etait que le thérapeute doit être un médiateur entre la conscience et le vrai Soi, avec S majuscule. Le thérapeute doit aider à créer une interaction, un dialogue, entre conscience et Soi, qui passe à travers le symbolisme. La guérison ne provient pas d'une brillante interprétation, mais du Soi, de l'inconscient collectif.

    Nous savons que des études ont été faites pour comparer différents systèmes de thérapies. Bien qu'ayant été extrêmement difficiles à réaliser, elles tendent à confirmer que les bons thérapeutes de n'importe quelle école ont de bons résultats, et que les mauvais thérapeutes de n'importe quelle école ont de mauvais résultats... Elles montrent aussi que les résultats n'ont souvent pas grand chose à voir avec ce que le thérapeute pense être en train de faire.

    Ces études mettent donc l'accent sur l'importance fondamentale de la qualité du contact humain, du sentiment d'être compris, accepté inconditionnellement, et du sentiment d'amour...

    Quoiqu'il en soit, nous pouvons actuellement donner une méthode qui modifie l'état de conscience, créer un environnement rassurant, puis encourager de façon inconditionnelle tout ce qui peut arriver, tout en croyant bien que “l'intelligence” qui est en d'opérer à ce moment là est bien supêrieure à la nôtre. Ce qui fait que nous puissions devoir encourager les événements avant de les comprendre, ou même sans les comprendre ! A cet égard, il est intéressant de noter que la signification grecque originelle du thérapeute (thêrapeutes) est “celui qui assiste dans le processus de guérison”, et non pas “celui qui guérit”...


    D - Juste un mot pour le dernier domaine : le défi lancé la philosophie entière de la science occidentale.
    Si vous travaillez avec les états non ordinaires de conscience, vous expérimenterez et verrez beaucoup de choses qui ne peuvent pas être incorporées au mode de pensée traditionnelle, qui ne peuvent pas être comprises, que vous ne pouvez pas expliquer aux autres. Je vais vous donner juste un exemple –nous n'avons pas suffisamment le temps–. Si cela vous intéresse, vous pouvez lire “les nouvelles dimensîons de la conscience”. Il s'agit donc d'un exemple extrème, d'un problème rencontré en thanatologie. C'est quelque chose d'à peu près accepté maintenant des thanatologues...

    Il peut arriver que quelqu'un soit dans un état de mort clinique, et fasse l'expérience de se détacher de son corps.
    Et tandis que l'on essaye de le rêanimer, sa conscience peut observer la scène, comme si elle était au plafond, par exemple. Et si la personne reprend conscience, elle peut raconter la scène avec des détaiIs précis : qui se trouvait là, qui est entré par cette porte, etc.

    La personne peut être allongée, les yeux tournés vers le plafond, dans le coma, et ressentir soudain de la curiosité vis-à-vis de toutes ces mains qui s'agitent autour d'elle, manipulant les divers appareils. Puis elle peut, après la réanimation, se souvenir exactement de l'usage qui etait fait de ces appareîls et des différentes étapes de la réanimation. La conscience semble aussi pouvoir se promener et se rendre compte de ce qui se passe dans une autre partie du bâtiment, ou bien observer quelque chose qui se passe à deux cent kilomètres de là. Certaines personnes connues médicalement comme aveugles pour une cause organique, peuvent, dans ce type de contexte (Near Death Expérience) décrire en couleurs leur environnement, et bien sûr, restent aveugles à leur retour à la conscience.

    C'est ce qu'on peut appeler un défi à la pensée et à la science traditionnelles.

    On voit de nombreuses expériences de ce type avec le travail de respiration holotropîque : des phénomènes de sortie du corps, des processus d'identîfication à certaines figures mythologiques, des personnes comprennent les mythes d'une culture qu'ils n'ont jamais étudiée, d'autres peuvent avoir une compréhension profonde d'une forme animale, provenant d'une identification avec cet animal.

    Voilà donc les quelques changements majeurs auxquels la psychiatrie et la psychologie modernes devraient s'intéresser... Mais, comme vous le voyez, tout cela n'est pas facile à admettre !

    Quoi qu'il en soit, il est important de garder tout cela à l'esprit quand nous jugeons les états pouvant être appelés Emergence Spirituelle ou crise psycho-spirituelle. Car ce qui arrive dans ces états représente différentes combinaisons d'expériences biographiques, périnatales et transpersonnelles. Et si ces phénomènes sont correctement compris, correctement encouragés, ils peuvent avoir des vertus thérapeutiques, opérer une transformation, conduire à une évolution de la conscience.

     Bîen, nous vous avons délivré une grande quantité d'informations, et nous voudrions maintenant vous inviter à poser quelques questions et faire des commentaires. »



Question : « Vous parlez beaucoup du canal de naissance. Que se passe-t-il pour ceux qui naissent par césarienne ? »

    « C'est une question très logique par rapport à l'impact du trauma de naissance. Si vous êtes intéressé, il y a 5 ou 6 pages sur ce sujet dans “Psychologie Transpersonnelle”.
    Fondamentalement, il faut faire la distinction entre césarienne programmée et césarienne en urgence. Votre question porte sur la césarienne programmée, au cours de laquelle l'enfant n'a aucun contact avec le canal de naissance. Dans ce cadre, l'expérience d'être coincé dans le canal n'existe pas, il n'y a pas d'expérience de lutte. L'expérience est donc celle de la césarienne, c'est dire l'expérience du sang, des plaies ouvertes, de l'anesthésie... Au niveau transpersonnel, nous sommes très souvent confrontés des images de la civilisation Aztèque, à des sacrifices humains, comme pouvant être des éléments de vies antérieures.

    Les individus nés par césarienne programmée peuvent avoir un certain nombre de prises de conscience de l'impact de ce mode de naissance sur leur vie. Typiquement, l'individu né par voie vaginale en ressort avec le sentiment d'être un combattant et peut penser en termes de projets ... mais bien entendu tout cela se trouve teinté des diverses expériences postnatales. Par contre, celui qui est né par césarienne programmée cherchera plutôt se mettre dans des situations où tout le monde s'occupe de lui, où tout le monde est gentil où il n'y a pas de luttes. Ces gens disent aussi avoir des problèmes à cause de leur conception d'un monde devant satisfaire leurs besoins de manière inconditionnelle, comme le ventre maternel. Et bien sûr, le monde n'étant pas comme cela, cette fausse conception est source de dêception.

    Je voudrais vous donner les références d'un autre livre, qui s'intule en anglais “A different doorway”, de Jane English, contenant les aventures des “nés-par-césarienne”.

    Ce que j'ai trouvé extrêmement fascinant, incroyable, lorsque je me suis intéressé aux phénomènes de reviviscence de la naissance, étant donné que j'observais cela quotidiennement au cours des thérapies L.S.D., est que je n'ai trouvé aucun article sur ce sujet dans la littérature médicale ! C'est incroyable, si vous songez aux milliers de publications faites sur les sujets les plus insignifiants ! Personne ne s'était posé la question : est-ce que cela fait une différence de naître en une heure facilement, ou de naître en 50 heures, pendant lesquelles vous avez failli mourir ?...

    L'influence de la pensée psychologique postnatale est tellement puissante que l'on pense généralement que cette question n'a pas de sens, et en tout cas aucun intérêt. Et à côté de cela, c'est quand même assez fantastique, vous trouvez des travaux de psychologie étudiant de nouvelles manières d'allaiter ! On parle même du bon téton et du mauvais téton !...

    Donc, dans le cadre d'une formation traditionnelle en psychologie, on n'est pas amener à se poser la question de savoir si toutes ces heures difficiles de la naissance, où l'on frôle parfois la mort, ne pourraient pas avoir un impact psychologique. »



Question : « Vous avez parlé de l'expérience de la césarienne comme étant celle du sang, des plaies, etc. Je comprends bien qu'un individu puisse avoir plus tard dans sa vie un ressenti de sang, de blessure... Mais les Aztèques, d'où sortent-ils ? De la télévision, des lectures ? »

    « Je suis très familiarisé avec ce mode de pensée... Poser cette question reflète notre paradigme actuel ; si j'ai eu une experience de sacrifice Aztèque, cela signifie forcément que j'ai la mémoire de la télévision, du cinéma, ou bien que quelqu'un m'en a parlé, etc. Les expériences d'état non ordinaires de conscience montrent que ce n'est pas le cas. La conscience n'a pas besoin de support matériel.

    Il y a autour de la terre un grand nombre de satellites qui émettent un nombre colossal d'informations, à partir desquelles, par exemple, nous pourrions, dès maintenant, avoir accès à des programmes de télévision. Nous pourrions, dès maintenant, avoir accès à un classique d'Hollywood, à un dessin animé, à Star Trek...

L'information nous parvient si nous nous mettons en conditions pour la recevoir. Les observations suggèrent que quelque chose de semblable se passe dans le royaume de l'inconscient Collectif. Ce n'est pas quelque chose qui se passe dans votre crâne, mais plutôt une mise en condition de réceptivité qui nous permet d'avoir accès à l'Inconscient Collectif. Aldous Huxley, lors de ses expériences psychédéliques, commença à concevoir le cerveau comme un filtre sélectif vis-à-vis de l'énorme quantité d'informations venant du cosmos.

    Quand on fait une expérience psychédélique ou spirituelle, de plus en plus d'informations nous parviennent. Si l'on compare ceci à la télévision, ce serait comme si une autre chaîne se mettait soudain à interférer avec celle que vous aviez choisie. Vous avez accès à quelque chose qui existait à l'état latent. De la même façon, dans les états non ordinaires de conscience, nous devenons soudain conscients de beaucoup plus de choses parmi celles qui existent que dans un état ordinaire de conscience. On pourrait dire qu'il existe une “chaîne” cosmique dans laquelle l'Ancienne Egypte a encore cours, là, maintenant...

    Une des choses convaincantes, dans ces expériences, est représentée par les dessîns qu'effectuent les gens après les séances de respiration. Parfois, ils dessinent, ou décrivent verbalement, des détails d'une culture qu'ils ignoraient totalement. Ils sont authentiquement désorientés par la source de ces informations. Et quand ils essaient de vérifier ces informations dans les livres ou les archives, ils sont surpris de leur exactitude. Nous avons vu cela se produire de très très nombreuses fois.

    Quand vous revivez les aspects de votre naissance, où vous VOUS trouvez coincé, souffrant dans une situation sans issue, il semble que I'intensité de l'expérience puisse vous relier, d'une façon plutôt mystique, à toutes les personnes s'étant trouvées dans cet état d'esprit. Comme si leur expêrience devenait disponible pour la personne qui la revit.

    On parle aujourd'hui de l'éventualité que la mémoire n'aie pas de support matériel. Ruppert Sheldrake parle de “champs morphogênétiques”. Il donna une conférence : “Est-ce que notre mémoire peut survivre à notre mort ?” Dans notre manière traditionnelle de voir les choses, cela parait vraiment bizarre. Nous croyons que, pour qu'il y ait une mémoire, il faut absolument qu'elle soit enregistrëe quelque part dans la matière. Les expériences des états non ordinaires de conscience sont en train de bouleverser ce genre de concepts. »

                  - PAUSE - [ C'est ensuite Madame Christina Grof, collaboratrice et épouse regrettée de Stanislas Grof, disparue à l'été 2014, qui reprend la parole et interviendra par moment ]

    Christina Grof : « Bien, vous vous posez peut être la question qu'est-ce que tout cela a à voir avec l'Emergence Spirituelle ? Ce qui après tout, est le sujet de ce week-end !
    Avant de commencer, je voudrais vous parler de deux petites images humoristiques.
    A la naissance de S.E.N.*, nous publiâmes un petit journal mensuel, dans lequel Stanislas fit quelques dessins, sur le sujet de l'Emergence Spirituelle. Le premier dessin montre un yogi nu suspendu par un pied à une branche d'arbre. C'est une technique qui est utilisée par les yogis pour parvenir à des états de conscience non ordinaire. A côté de lui, se tient assis un pauvre homme, serré dans une camisole de force. Et cet homme dit au yogi : “Pourquoi est-ce que l'on t'appelle un mystique, et moi un psychotique ?”. Et le yogi répond ; “Un mystique sait qu'il ne faut pas en parler...”

*S.E.N. : Spiritual Emergency Network : réseau d'émergence-urgence spirituelle.

    Vous avez pu connaître cette situation si vous travaillez avec la respiration holotropique ; il y des gens à qui vous pouvez parler de vos expériences, et d'autres avec lesquels c'est beaucoup plus difficile !
   
    Le deuxième dessin est inspiré d'une citation de Joseph Campbell. Il montre le même yogi, dans la position du lotus, flottant confortablement la surface de l'océan. Et toujours l'homme à la camisole, cette fois sans camisole... mais qui est en train de se noyer. Il est entouré de petits démons, de pieuvres... Et la citation de Campbell commente le dessin : “le schizophrène se noie dans les eaux mêmes où le mystique nage avec délices...” Et je pense que cela est une merveilleuse description de ce dont nous sommes en train de parler.

    Je voudrais maintenant vous donner une définîtion de l'Emergence-Urgence-Spirituelle. L'Emergence Spirituelle est le mouvement d'un individu allant d'un mode de vie limité à un mode de vie beaucoup plus large, développé, qui comprend une santé émotionnelle et psycho-somatique améliorée, une liberté et une créativité beaucoup plus importante, un sens profond de liaison avec soi-même, avec les autres, avec la nature, avec Dieu.
    Nous allons nous servir de ces mots, “spirituel”, “Dieu”. Si vous avez des problèmes avec ces mots, vous pouvez les remplacer par ceux qui ont une signification pour vous : La Force Créatrice, la Force de l'Amour, ou, chez les Amérindiens, le Grand Esprit. Comme vous le savez, il y a beaucoup de noms différents pour appeler cette force.

    Une part importante du développement de l'E.S, est une conscience croissante de la dimension spirituelle dans la vie, et la capacité de traduire cette conscience élargie en action dans la vie quotidienne. Ceci est un point extrêmement important, car dans le cadre de la psychologie transpersonnelle et de la spiritualité, la tentation est grande de parvenir à quelque “endroit” fantastique, et d'y rester à l'écart du monde. Vous connaissez peut-être des gens dans ce cas. Nous pensons que c'est une part très importante du “voyage” que d'intégrer ces expériences et de les rapporter dans la vie de tous les jours.

    Les expériences qui se produisent pendant le processus couvrent un très large spectre, avec des niveaux d'intensité différents.
    On trouve donc des E. S. qui se produisent doucement et petit-à-petit, et, de l'autre côté du spectre, des E. S. qui se produisent de manière dramatique, chaotique, et parfois terrifiante.

    Ces dernières peuvent alors prendre le nom d'urgences spirituelles. Pour certaines personnes, le voyage du développement spirituel devient effectivement une urgence. C'est une crise où les changements sont si rapides, les états intérieurs si exigeants, que l'on peut vraiment perdre le contact avec la réalité quotidienne, ou tout au moins trouver beaucoup plus difficile de fonctionner au quotidien. Les gens en parlent comme d'une impression de vivre dans deux mondes à la fois, un pied dans la réalité quotidienne et l'autre dans un monde intérieur très riche.

     Et nous avons découvert, ou plus exactement redécouvert que, dans un environnement favorable, avec une comprêhension correcte des phénomènes, il était possible pour ces personnes de faire quelque chose de tout cela et de traverser la crise. Et si on les encourage à plonger même dans les états les plus difficiles, et à les traverser, ces états sont très bénéfiques.
    Quand nous avons choisi ce terme, Spiritual Emergency, nous avons un peu joué sur les mots. Emergency évoque l'urgence de la crise d'éveil de la conscience, mais aussi la possibilité d'émerger de cette crise.

    L'Emergence-Urgence-spirituelle est une formidable opportunité, offrant une maturation personnelle avec le développement de nouveaux niveaux de conscience.

    Je crois que le développement de notre nature spirituelle est une expérience à la portée de tous les êtres humains. C'est un mouvement vers la complétude, un mouvement vers le développement de notre vrai potentiel. Je crois aussi que ce processus est aussi naturel que la naissance et fait partie intégrante de notre expérience d'être humain. Et, de même que la naissance, ce processus fut honoré à travers les siècles comme un élément nécessaire, une étape de votre vie. Comme vous le savez, beaucoup de sociétés ont développé des rituels sophistiqués et des pratiques variées, comme une façon d'inviter et d'encourager le développement spirituel. Si vous songez à nos oeuvres poétiques, musicales, architecturales, à nos chefs-d'oeuvres de peinture et de sculpture, aux magnifiques cathédrales françaises, elles sont autant de témoignages de ce processus de découverte de la spiritualité.

    De même, dans beaucoup de cultures à travers l'Histoire, les personnes vivant une crise spirituelle étaient reconnues comme étant bénies. On pensait que ces indivîdus étaient en communication directe avec des royaumes secrets, avec des êtres divins, avec la sagesse de leurs ancêtres. Et il se trouvait des sociétés pour les encourager à ce type d'expérience cruciale, pour leur donner asile et les libérer de leurs obligations habituelles.

    Des membres respectés de ces communautês, ayant vécu leurs propres crises, avaient la sagesse de reconnaître et encourager ce processus chez d'autres personnes. De cette façon, ils pouvaient honorer et encourager l'expression de cet élément créatif et mystique qui nous est intrinsèque. Et l'on savait que ces individus, au sortir de leur crise, reviendraient à la communauté avec une plus grande capacité à se diriger eux-mêmes, avec davantage de sagesse. Cela n'était donc pas bénéfique seulement au niveau individuel, mais pour toute la communauté.

    Avec l'avènement de la science moderne et de l'âge industriel, l'attitude et la tolérance envers l'E.S. changea de façon draconienne. La notion acceptable de la réalité se réduisit aux aspects matériels-tangibles-palpables, et la spiritualité disparut du champ de la science. Les cultures occidentales adoptèrent un cadre restreint et rigide en ce qui concerne la normalité des comportements et des expériences. Et l'on devint de moins en moins acceptant de tout ce qui pouvait sortir de ce cadre étroit.

    La psychiatrie est devenue une science médicale, recherchant la cause des désordres mentaux dans le domaine organique (tumeur, infection, etc ... ). Elle découvrit aussi de puissants moyens de contrôler les symptômes lorsque la cause demeurait inconnue, y compris dans les manifestations de crises spirituelles. Le terme de “maladie mentale” fut aussi appliqué à un ensemble d'états ne pouvant être reliés à une quelconque cause biologique ou organique. Ce fut notamment le cas de l'E.S. ; ceux qui manifestaient des symptômes auparavant considérés comme ayant un pouvoir de guérison et de transformation, furent désormais considérés comme malades.

    Beaucoup de personne présentant des désordres émotionnels psychosomatiques furent donc traités comme des malades atteints d'un mal inconnu. La plupart des états non ordinaires de conscience furent désormais considérés comme des états pathologiques, avec leurs implications psychiatriques traditionnelles d'internement et de mêdications variées. Je parle bien sûr en généralisant, sans perdre de vue que la thérapie peut être aussi bonne que le thérapeute est bon...

    Et cela n'empêche pas, encore actuellement, que la plupart du temps, les personnes impliquées, dans le processus naturel de l'E.S. se retrouvent dans la même catégorie que celles qui sont atteintes de maladies mentales sricto sensu. Les personnes dans ce cas se font interner et reçoivent des médicaments, particulièrement si leurs expériences dérangent les autres, les familles, la communautê, et si leur médecin traitant ne sait pas quoi faire...

    Et cela se trouve encore compliqué  par la non reconnaissance, par notre culture, de la signification et de la valeur des domaines mystiques. Les éléments spirituels faîsant partie de cette transformation personnelle semblent étrangers et menaçants pour ceux qui n'y sont pas familiers. –Le résultat est que notre société n'est pas du tout apte à prendre en main des individus se trouvant dans le processus d'E.S. ...

    Comme vous le savez aussi, cela a commencé à changer de manière assez spectaculaire, depuis une vingtaine d'années.
    La spiritualité s'est trouvée rêintroduite dans le courant culturel :

    – un regain d'intérêt pour les religions orientales, pour la littérature mystique occidentale, pour les pratiques chamaniques, etc.
    – beaucoup de gens expérimentent la méditatlon, ou d'autres formes de pratiques spirituelles, et se rendent compte de l'impact fantastique qu'elles ont sur leur vie.
    – d'autres s'engagent dans “l'exploration de soi”, usant de nouvelles thérapies, et découvrent de nouvelles dimensîons en eux-mêmes.
    – des développements révolutionnaires de nombreuses disciplines viennent combler le fossé entre science et spiritualité. Les nouvelles notions de physique moderne aboutissent à une conception du monde proche de celle des mystiques. Connaissez-vous le “Tao de la physique” de Frijof Capra ? C'est un livre magnifique parlant de cette convergence entre physique et spirîtualité. ll juxtapose les observations des physicîens avec celles des mystiques, et il est parfois bien difficile de faire la dîfférence.

    Une autre chose semble se passer, parallèlement à ce regain d'intérêt pour le mysticisrne. Nous voyons de plus en plus de gens vivant des expériences spirituelles, ou “paranormales”, et qui ont le désir d'en parler plus ouvertement. Nous observons cela depuis une vingtaine d'années et nous nous posons la question : y a-t-il plus d'expérience de cette sorte, ou est-ce simplement une plus grande volonté d'en parler ? Je pense que cela est vrai pour les deux. Les gens semblent dire que cela a un rapport avec ce qui se passe dans le monde actuellement. Beaucoup de gens se rendent compte qu'une orientation exclusivement matérialiste de leur vie ne leur donne pas de réponses aux questions fondamentales. Ils finissent par se demander si les réponses ne se trouveraient pas l'intêrîeur d'eux-mêmes... Faute de ne rien trouver à l'extérieur... C'est à ce moment là qu'ils s'intéressent la méditation, à un certain type de thérapie, à l'hypnose, à la respiration holotropique, etc.

    On voit aussi, avec cet intérêt accru pour la spiritualité et le développement personnel, un nombre croissant d'exemples de difficultés Iiées au processus de transformation. De plus en plus de gens réalisent que même les expériences les plus difficiles et les plus inhabituelles sont importantes pour eux. Ils ne sont pas satisfaits de l'approche psychiatrique traditionnelle, qui, jusqu'à une période récente, éait la seule chose disponible. Nous observons aux U.S.A. et dans d'autres endroits où nous sommes allés, une demande croissante de solutions “alternatives”. Les gens disent : “ces expériences sont un défi à soi-même. Je sais que je ne suis pas fou et que quelque chose d'important se passe pour moi. Je refuse d'être mis dans le même sac que les malades mentaux. A qui puis-je m'adresser pour parler de ces expériences transformatrices ?”

     On observe que cette demande correspond tout à fait à ce qui s'est déjà passé dans les domaines de la naissance et de la mort. Je vais vous en donner un exemple. De même que pour l'E. S., l'avénement de la science moderne a complètement transformé en pathologie le processus de l'accouchement. Les parents, les femmes, se retrouvent soudain dans une situation ou tout semble leur indiquer qu'ils sont malades : la façon dont on les traite, le contexte hospitalier, les multiples appareîls relatifs à l'urgence, etc... Mais, comme vous le savez, depuis quelques années, il existe une certaine pression des parents sur le corps médical, pour retourner aux anciennes méthodes considérées comme plus naturelles. Même en étant parfaitement conscients de l'importance de pouvoir disposer des hôpitaux et des procédés d'urgences en cas de besoin, de plus en plus de parents ne veulent plus être traités comme des malades durant l'accouchement. Ils exigent maintenant des traitements plus naturels, plus humains. Des personnes comme Michel Odent ont vraiment été les pionniers dans ce domaine.

     Dans la situation de l'E. S., les questions se posent, dès maintenant :

    – où pouvons-nous aller ?

    – où pouvons-nous envoyer nos parents ?

    – où puis-je envoyer mon fils, ma femme, mon mari ?

    – où puis-je envoyer cette personne pour qu'elle ne reçoive pas de calmants, pour qu'elle ne se voie pas affublée d'une étiquette psychiatrique, pour qu'elle puisse bénéficier d'un environnement d'encouragements et d'amour, pour qu'elle soit entourée de personnes qui comprennent ce processus ?

    Actuellement, en Californie, il existe un groupe qui est en train de créer un centre d'accueil qui fonctionnera 24 heures sur 24, qui devrait s'ouvrir l'année prochaine. Nous espérons que ce centre servira de modèle à de nombreux autres ! ...

    Je voudrais terminer en vous racontant l'histoire d'un cas, qui vous permettra peut être d'ingurgiter plus facilement toutes ces données. Je vous donne cet exemple comme une manière de parler des différents évènements pouvant survenir dans le cadre de I'E.S.. Lorsque quelqu'un est engagé dans le processus d'E.S. , il peut ne pas en être conscient à ce moment là. Et c'est en regardant en arrière 10 ans plus tard qu'il s'aperçoît du changement survenu dans sa vie bien qu'il ne se soit rien passé de spectaculaire. L'histoire que je vais vous raconter fut, par contre, très spectaculaire ! Et tout peut arriver entre les deux ! Il y a des gens pour qui la transformation se fait gentiment, calmement, avec seulement quelque difficultés le long du chemin..... Et d'autres pour qui les transformations ont très brutales, mais qui retournent une existence plus facile apres cela. J'insiste donc bien sur le fait que mon exemple est extrême et qu'il n'en est pas de même pour la plupart des gens.

    L'expérience de l'E. S. correspond à l'ouverture des portails de l'Inconscient. Des souvenirs et des impressions traumatisantes sont relachés. Ces états peuvent s'accompagner d'émotions intenses, de visions, de modifications des perceptions aussi bien que de manifestations physiques. Les gens peuvent revivre leur enfance, avoir des expériences péri ou prénatales, vivre une rencontre véritable avec la mort. Le thème de la Mort-Renaissance est tres fréquent. En outre, beaucoup de personnes se trouvent reliées à diverses expériences transpersonnelles, mythologiques, ou archétypielles.

    Gardez bien tout cela l'esprit pendant que nous parIons de Caron.
    La crise de Caron dura à peu près 3 semaines et demi, en interrompant complètement son fonctionnement normal. Il fallut s'occuper d'elle 24 heures sur 24. Ce fut très impressionnant. Des membres du Spiritual Emergency Network furent présents pour l'accompagner dans les deux semaines et demi qui achevèrent sa crise.
     Quand Caron commença à vivre ses expériences, ses amis, ainsi qu'elle même, comprirent très vite que cela n'avait rien à voir avec une maladie mentale, et qu'il fallait éviter l'hospitalisation. Ils organisèrent une sorte de “baby-sittîng” 24 heures sur 24, par tranches de 3 heures. Un médecin compréhensif et compatissant accepta de venir la voir chaque jour. Je voudrais insister sur le fait que tout cela fut un effort spontané, un geste d'amour, de gens qui se sentent concernés, et non pas le fait d'une organisation professionnelle spécialisée.
    A cause de cela, certaines choses fonctionnèrent parfaitement, d'autre moins bien, et cela permit d'en tirer un certain nombre d'enseignements.

    Caron elle-même, après sa crise, sentit combien Il avait été préférable de procéder de la sorte, plutôt que de l'avoîr internée en milieu psychiatrique. Quand elle commença sa crise, elle fut rapidement transférée dans l'appartement d'un de ses amis. Une pièce fut soigneusement préparée. On ne conserva que le lit, afin qu'elle ne puisse pas se blesser sur des surfaces dures ou des coins de meubles. Le sol et les murs furent recouverts d'oreillers et de matelas. A cette époque, Caron avait presque 30 ans. Elle était belle, d'une beauté très douce. Elle était timide et calme, mais très intelligente et active. Elle avait eu une enfance difficile. Sa mère s'était suicidée lorsqu'elle avait 3 ans et elle grandit avec un père alcoolique, dont la seconde femme se comportait de façon abusive avec elle. Elle quitta la maison vers 18 ans et vécut diverses phases de dépression et de boulimie. Elle voyagea, fit des études, et se passionna pour la danse jazz. Elle devint une danseuse accomplie et enseigna même un peu la danse, Elle aimait chanter et excellait professionnellement dans le massage thérapeuthique. Elle habitait à la campagne et y rencontra Peter, avec qui elle se mit à vivre. Il était très doux et attentionné. Ils ne se marièrent pas et eurent une petite fille, à laquelle ils aimaient se consacrer. Il est intéressant de noter que leur fille avait 3 ans lorsque Caron débuta son processus c'était l'àge qu'elle avait elle-même lorsque sa mère se suicida. Cinq jours avant la crise, Caron avait commencé à prendre des médicaments pour un problème de parasitose intestinale, et elle cessa le traitement la veille de la crise. Sur la notice accompagnant le produit, on pouvait lire parmi les effets secondaires rares mais possibles : réactions psychotiques. Dans le Spiritual Emergency Network, nous discutâmes sur le rôle éventuel de ce médicament vis-à-vis de cette expérience et nous nous rendîment compte qu'il est difficile de vraiment savoir. Même si le médicament a pu déclencher la crise, il est vraisemblable qu'il n'a été qu'un élément parmi de nombreux facteurs déclenchants.

    En parlant plus tard avec Caron de son histoire et grâce aussi son journal intime, nous retrouvâmes tous les éléments qui peuvent mener une E.S. “classique”. Et la crise elle-même avait tous les caractères de l'E.S.. Le médicament avait probablement été la goutte qui fait déborder le vase.
    Donc, voici quelques éléments de cette histoire. Pendant que je raconte, veuillez garder à l'esprit qu'il ne s'agit pas d'un processus linéaire, bien qu'avec les mots, ma description puisse le sembler. Tout se passait à différents niveaux de conscience, un petit bout par ci, un petit bout par là... Cela vous donnera quand même une idée de ce qui peut se produire.

    Pendant plusieurs jours, elle ressentit une énorme quantité de chaleur irradiant de son corps. Elle eut des visions de feu et de champs rouges. Elle se sentait parfois consumée par les flammes. Elle fut extrêmement assoiffée, et but de très grandes quantites d'eau, elle versait aussi de l'eau sur sa tête. Quand on la touchait, sa peau était très chaude. Elle disait avoir mal chaque fois qu'elle touchait une surface rugueuse, tant sa peau était sensible. Il semblait qu'elle était portée par une énergie fantastique, qui semblait couler à travers elle et la mener à différents niveaux de son inconscient, à des souvenirs d'émotions, de sentiments et de sensations qui se trouvaient là.
    Devenant un moment très infantile, elle revécut des événements de sa biographie, le suicide de sa mère et les coups donnés par sa belle-mère. Le souvenir d'avoîr été battue avec une ceinture s'approfondit à un moment donné et elle fit l'expérience d'être un esclave africain fouetté sur un bateau plein d'esclaves. Ceci illustre le passage dans deux niveaux de conscience différents, entre lesquels elle se promenait. Si vous avez pratiqué la respiration holotropique, vous reconnaissez peut être ce phénomène.
    Elle revécut les douleurs physiques et émotionnelles de sa propre naissance biologique et revécut plusieurs fois la naissance de sa fille. Elle expérimenta la mort sous plusieurs formes, de différentes manières. Périodiquement, elle entrait en relation avec sa mère dêcêdée, aussi bien qu'avec un ami mort dans un accident un an auparavant. Elle disait que ces personnes lui manquaient et qu'elle voulait les rejoindre. A d'autres moments de ses visions, elle contemplait des personnes en train de mourir, et parfois, elle avait le sentiment de mourir elle-même. Comme je l'ai déjà dit, un médecin venait contrôler chaque jour son état de santé. Nous savions donc que sa mort n'était qu'une mort émotionnelle-psychologique-spirituelle.
    Pendant quelques jours, elle fut parcourue par des séquences concernant le Mal. Par moments, elle avait l'impression d'être une vieille sorcière participant à des rituels magiques, A d'autres moments, elle vivait comme un monstre terrible, ou une bête magnifique exprimant des énergies démoniaques. Elle se roulait par terre avec des mimiques merveilleuses, faisait les griffes avec ses mains. Et cette belle femme timide lâchait soudain un flot d'obscénités... Des obscénités qui auraient lait rougir un vieux marin.

     Elle etait comme un canal pour ces expériences. Parfois son expérience etait centrée sur sa sexualite. Elle revécut des souvenirs traumatisants de sa propre histoire et nous dit après avoir ressenti une énergie tres forte dans son bassin. Elle avait toujours considéré que la sexualité relevait d'impulsions basses et instinctives, et maintenant, elle faisait une expérience spirituelle profonde dans laquelle elle découvrait une conscience intérieure comme celle offerte par certaines traditions ésotériques, et découvrait aussi que l'impulsion sexuelle n'est pas seulement une force biologique, mais aussi une force spirituelle, divine. Elle eut aussi le sentiment d'être la première femme de l'Histoire à réaliser cette prise de conscience. C'ëtait merveilleux de la voir découvrir cela. Elle exprime une nouvelle vénération pour son rôle mystique de mère, de femme qui donne la vie.
     Dans une autre période, Caron se sentit unie à la terre et à l'humanite entière. Elle parla de sa peur de la voir détruite. Elle voyait la planète et ses habitants aller à leur propre destruction. Elle ne lisait pas les journaux et n'était habituellement pas intéressée par la politique. Cependant, durant cette phase, elle nous donna une vision tout fait sophistiquée de la situation politique mondiale. Elle eut des visions de Reagan et Gorbatchev, le doigt sur le “bouton” de la guerre nucléaire.
     Caron fut aussi durant plusieurs jours dans une sorte de courant, de fleuve de créativite. Elle exprima un grand nombre de ses expériences sous forme de chansons. C'était vraiment étonnant à voir et entendre ! Lorsqu'un thème ou une expérience se présentait à elle, elle semblaît se chanter elle-même à travers cette expérience. Soit elle inventait ses propres chansons, soit elle chantait des airs connus, ou du rock'n roll. Et chaque chanson correspondait parfaitement à l'étape du processus où elle se trouvait. Elle avait des capacités psychiques et sensitives très augmentées et était particulièrement en accord avec le monde qui l'entourait. Elle était capable de voir à travers les gens qui étaient là, capable d'anticiper leur désirs et leurs actions. Nous avons déjà entendu parler de ces choses là par les gens qui travaiIlent en milieu psychiatrique. Très souvent, les patients sont tres instinctîfs, comprennent très bien les intentions des équipes de soins, ce qu'ils voient et ce qu'ils pensent. Ceci peut d'ailleurs ëtre très inconfortable pour ces équipes...
     Caron parlait très directement de tous les “jeux” comportementaux et interpersonnels qui se déroulaient ici et là, et se confrontait immédiatement avec celui qui etait trop rigide ou qui voulait trop contrôler la situation, et elle refusait alors de coopérer.
     Après environ 2 semaines, les expérîences difficiles et douloureuses commenceront à s'atténuer. Elle faisait de plus en plus souvent l'expérience bienfaisante de champs de lumière. Elle se sentait de plus en plus reliée à ce qu'elle appelait sa source divine.

    Elle voyait en elle-même un joyau sacré, une perle sacrêe, et disait que cette perle était son vrai centre. Elle passa beaucoup de temps à “soîgner” cette perle, à parler avec elle. Elle recevait aussi des instructions sur la manière de s'aimer et de prendre soin d'elle même. Elle sentit toutes ses blessures émtionnelles se guérir au nîveau de son “creux”, et de son corps. Elle nous dit qu'elle se sentait “particulîêre”, comme un nouveau-né, et qu'elle passait par une seconde naissance. Et comme elle commençait à sortir de cette expérîence, pour se trouver dans une situation de plus en plus bienfaisante, elle êcrîvit sur un bout de papier : “Je suis en train de m'ouvrir à la Vie, à l'Amour, à la Lumière et au Soi...”.
    Comme elle sortait de ce processus, sa manière de décrire ce qui lui était arrivé fut de dire : “J'ai fait craquer ma coquille, j'ai brisé mon miroir,..” Ce qui est un langage tout à fait différent de celui employé par les patients de psychiatrie ayant reçu des médicaments.
    Quand je la rencontrais deux ans plus tard, je lui demandai ce qui avait changé. Elle rêpondit qu'elle avait un sens d'elle-même complètement élargi, dilaté, qu'elle avait eu accès une fantastique quantité d'informations sur eIle-même et ses capacités. La dépression et la boulimie etaient complètement terminées. Elle sentait une nouvelle force de créativité dans sa vie et dit quelle possédait une sorte de “source” intérîeure à laquelle elle pouvait toujours s'adresser. Et bien qu'elle ne la sente pas toujours dans sa vie quotidienne, elle savait qu' “elle” était là et qu'elle pouvait toujours entrer en contact avec “elle”. Elle se sentait beaucoup moins submergée par la peur et les émotions dîfficiles. Elle disait : “Après tout, j'ai survécu à la naissance, à la mort, et à la folie, je ne vois plus très bien ce qui pourrait vraiment m'effrayer. Je peux maîntenant faire face aux défis de la vie de façon beaucoup plus ouverte...”.

    Voilà donc l'histoire de Caron. J'aimerais faire quelques remarques sur cette histoire.

    Nous avions fait en sorte que chacun des “gardiens” de Caron puisse noter sur un cahier tout ce qui se passait, ce qu'elle mangeait, pour que la personne suivante sache ce qui s'était passé précisément. Caron était tellement investie dans ses expériences qu'elle en oublia de manger pendant un Iong moment. Nous devions donc veiller à ce qu'elle s'alimente suffisamment. Durant certaines périodes particulièrement intenses, elle ne dormit pas du tout. Et nous savions par notre travaîl sur les états non ordinaires de conscience que le manque de sommeil accroit justement les possibilités d'accès à ces états. Dans certaines traditions, la privation de sommeil est considérée comme un moyen d'entrer en état non ordinaire de conscience. Le fait que Caron soit restée si longtemps sans sommeil entretenait son état. Physiquement, elle arriva à un point où elle avait vraiment besoin de repos. »

    Ce fut à ce moment là que le médecin lui fit prendre de petites doses de Valium pour lui permettre de dormir un peu. J'insiste sur le fait que cet usage de tranquilisants se faisait dans le respect du processus et non pas pour le contrarier.

    Stanislas Grof : « Au cours des thérapies psychédéliques, comme au cours d'ateliers de respiration holotropique, nous avons souvent été témoins d'expériences très intenses sur le plan physique, et qui brûlent (consomment) énormément de sucres dans l'organisme, provoquent une hypoglycémie parfois importante. De même, dans de nombreuses traditions spirituelles, le jeûne est utilisé pour induire des états non ordinaires de conscience. Or, dans ce cas, la quantité d'émotions et de dépense physique intense recrée une situation d'hypoglycémie, qui, à nouveau, favorise de nouvelles expériences. Ce qui réalise un genre de cercle vicieux.

    Donc, à part le Lithium ou le Valium, si la situation est vraiment extrême, un autre type d'intervention peut consister à donner du thé avec beaucoup de miel, ou quelque chose de sucré, si vous voulez fournir du glucose, qui est l'aliment instantané dont le cerveau ne peut se passer. Dans ces situations, il est préférable d'essayer cela avant d'en venir aux tranquillisants.



Question : « Avec quelqu'un de sensible comme Caron, il a du y avoir de nombreuses projections d'elle-même sur l'entourage immédiat. Comment avez-vous réagi face à cela ? »

    « Bonne et importante question.
    Ce processus, et d'ailleurs Caron le savait, est un processus intérieur (“inner process”), Donc, s'il arrivait qu'elle projette son père sur Stan, des démons sur moi, ou quoi que ce soit, nous étions déjà sur un terrain de compréhension par rapport à elle. Il y avait beaucoup de contacts physiques et nous nous concentrions sur la question : “Où est-ce que tu ressens ce qui se passe là dans ton corps ?  Nous sommes là pour t'encourager. Tu peux retourner à l'intérieur de toi même et faire ce que tu as besoin de faire”. Elle coopérait très bien de cette façon. Quand on parle de la différence entre E.S. et psychose, il s'agit bien d'une diffêrence fondamentale.

    Pas tout le temps, mais la plupart du temps, une personne en E. S.    sait qu'il s'agit d'un processus intérieur, et est désireuse de coopérer avec lui. Par contre, quelqu'un qui gère la situation exclusivement à travers la projection est très paranoïaque et il est extrêmement difficile de travailler avec.

    Je pense que le moment de la crise le plus difficile pour Caron fut celui des expériences concernant la mort. C'est à ces moments là qu'elle sortait le plus de ses expériences et qu'elle projetait sur l'extérieur. Et il nous semblait clair, ayant beaucoup travaillé sur le thème de la Mort-Renaissance, qu'il s'agissait d'une opportunité importante pour elle. Cette expérience de la mort est vraiment la mort des anciennes structures, la mort de l“ancien Soi”. Elle peut constituer une importante voie d'accès à une expérience beaucoup plus large du Soi. Cela se passe toujours comme cela dans les expériences vraiment transformatrices ; une ancienne partiede nous meurt, pour qu'une autre soit dîsponible. Chez Caron, cela fut tres spectaculaire et ressenti comme étant réel : “je suis en train de mourir” disait-elle.

       A ce point du processus, ceux qui étaient avec elle devaient  lui parler et rester là. Elle était suffisamment capable d'entendre ce que nous lui disions. “C'est un processus symbolique. Il n'y a pas de problèmes sur le plan physique. Nous restons là pour t'encourager. Peux-tu continuer et essayer de faîte face à cette mort symbolique ?” Et elle put le faire. Et très rapidement après cette expérience, elle entra dans une phase beaucoup plus “positive”. »

     « Il s'agit vraiment d'un point très critique à ce moment lâ. Il y a certaines conditions cliniques où les projections sont si fortes que la personne n'est tout si plement plus capable de s'approprier son expérience. Elle considère ce qui se passe comme tout à fait extérieur à elle-même, elle peut se croire aux mains du Ku-Klux-Klan, des francs-maçons... Il n'est rien que vous puissiez faire pour la ramener dans son processus intérieur... et cela devient la la limite de ce genre d'approche.

    Dans ce type de situation, lorsque nous essayons d'aider la personne à retourner en elle-même, elle peut vous prendre pour ses persécuteurs. Habituellement, dans la situation d'E.S., nous pouvons discuter du processus avec la personne et établir des règles.
    On communique avec cette personne en crise ce que l'on communique toujours aux gens en respiration holotropique, et qui est un principe fondemental dans ce genre de travail ; “tu vas aussi profondément que tu le peux en toi-même pour trouver les sources du processus”.
    Dans ce type de travail, on désapprouve énormément le “transfert”. Alors qu'en psychanalyse, le “transfert” est considéré comme fondamental. Le patient exprime toutes ses vieilles histoires et les projette sur l'analyste. Avec les états non ordinaires de conscience, vous disposez d'un outil qui peut permettre en une séance d'aller à la source du problème qui vous préoccupe.
    Dans ce contexte, il devient évident que le transfert n'est qu'une résistance à affronter la vraie problématique.

    Donc. la règle fondamentale, dans ce domaines, est d'aller aussi loin que l'on peut à l'intérieur de soi, car c'est là que les problèmes se trouvent, au fond et non à la surface !
    Avec tout travail de ce type, il faut pouvoir disposer d'un moment pour établir ce genre de règles. Et le moment venu, par exemple en cas de projection concernant le personnage du père, vous pouvez rappeler ces règles à la personne, lui dire d'essayer de retourner en lui-même pour voir ce qui s'y passe vraiment. Etant donné que Caron etait en situation extrême, nous avons pu recevoir un certain nombre de projections. Dans ce cas, il s'agit juste de réagir du mieux que l'on peut, en attendant un moment plus favorable la coopération. »



Question : « J'aimerais savoir comment faire le diagnostic différentiel entre plusieurs phénomènes :
                   – D'un côté, l'identification à un archétype démoniaque îssu de l'inconscience de la personne, ou d'une projection paranoiaque,
                   – De l'autre côté, la possession, ou les attaques psychiques, où il semblerait que des entités extérieures à l'individu agissent, même si elles sont invisibles. »

    « Dans ma propre façon de voir les choses, il n'y a pas, en principe, de dîfférence entre ces deux types de phénomènes.
    De ce que j'ai dit, il ressort que psyché de chacun de nous représente la totalité de l'existence. De ce contexte, nous pouvons seulement prendre une part, nous l'approprier, et rejeter (ou projeter) le reste. Et on peut faire cela à beaucoup de niveaux différents et de plusieurs façons. Par exemple, dans la vie quotidienne, nous, nous vivons d'une façon possessive ce qui concerne le corps et l'ego. Le reste ne semble pas nous concerner. Et pourtant, cette conception ne tient pas, face à la physique moderne, pour laquelle l'objet n'existe pas, puisque l'univers semble être un champ indifférencié... Cela ne tient pas non plus face à l'expérience directe. Comme je l'ai déjà dit, dans les états transpersonnels, nous pouvons nous expérimenter nous-mêmes comme étant d'autres personnes, des animaux, des personnages mythologiques. Dans leur tradition spirituelle, les Hindous parlent de “Maya”, pour tout ce qui concerne l'indifférencié, l'illusion. Si je commence à expérimenter l'histoire de l'humanite, je peux m'identifier tous les peuples de l'histoire. Et je pourrais alors concentrer mon intérêt sur certains niveaux et dire : “Ce sont là mes vies antérieures”. Dans un sens, c'est la même chose que se Iimiter à l'ego et au corps dans notre vie quotidienne.

    On peut appliquer ce schéma au monde des archétypes. Je peux faire l'expérience d'une confrontation avec un démon qui m'est extérieur, mais je peux aussi faire l'expérience d'être un démon moi-même, Et, en dernière analyse, aucune des deux expériences n'est plus réelle que l'autre. Ce sont simplement deux variantes de l'expérimentation du monde. Dans le bouddhisme tibétain, certains exercices permettent d'évoquer l'image des démons. Et une fois faite l'expérience des démons en tant qu'entité nous étant extérieure, nous pouvons passer à l'étape suivante, qui est de réalîser que ce sont simplement des ramifications de notre propre esprit.

    Donc, “qu'est-ce qui est au dehors ? Qu'est-ce qui est à l'intérieur ?” sont deux questions très relatives, qui dépendent de la façon dont on voit sa propre identité, de l'endroit où l'on dessine la ligne séparatrice !...

    Habituellement, ce qui nous est extérieur représente une force inférieure de vision du monde, alors que l'on pourrait penser que c'est simplement une partie intégrante de nous-mêmes.    Il n'est pas besoin d'être très intelligent pour se concevoir comme étant séparé des autres êtres. Par contre, c'est une procédure    beaucoup plus sophistiquée, beaucoup plus raffinée, de constater qu'en dépit de cette séparation, il existe un profond lien d'unité et d'identité.

    Beaucoup de Jungiens ont fait remarquer que la plus grosse erreur du christianisme fut d'avoir complètement rejette le côté “noir” de l'être humain en disant que cela ne pouvait pas appartenir à la Création, être issu de Dieu... Alors que la réalisation mystique signifie l'identification à tout le spectre du Divin, l'Ombre comme la Lumière.

    Pour répondre la question sur le plan pratique, quand quelqu'un fait l'expérience des énergies démoniaques lors d'un état non ordinaire de conscience, nous essayons de créer une situation ou la personne se trouve contrôlée de l'extérieur, et puisse rencontrer une certaine résistance. Cela avec son consentement, bien entendu, Puis on lui demande d'exprimer ce à quoi ressemble cette énergie démoniaque. Cela signifie qu'au lieu de voir cette énergie comme extérieure et contre laquelle elle doit lutter, la personne doit se l'approprier, doit devenir cette énergie et l'exprimer. Et cela dissipe le problème. De cette façon, l'individu élargît sa propre identité et transforme l'énergie qu'il percevait comme hostile en sa propre source vitale d'énergie. Dans un sens, on inverse le processus par lequel l'ancien dieu Pan est devenu le diable. »



Question : « Quels sont les déclencheurs de l'Emergence Spirituelle ? Que se passe t-il dans la vie des gens lorsque ce processus s'enclenche ? »

    « Avant de parler des déclencheurs de l'E.S., je voudrais vous reparler de l'expérience spirituelle. Nous parlions hier de la différence existant entre spiritualité et religion. La spiritualité est l'expérience directe d'une extension de nous-mêmes, d'une plus large réalité, qui donne vraiment un sens beaucoup plus large au Soi. On y expérimente l'Unité sous-jacente à chaque chose. Il est important de souligner que cette expérience spirituelle peut se faire de façon spectaculaire, soudaine, puissante, chez certaines personnes, pouvant même ressembler à une conversion. Pour beaucoup d'autres personnes, cela se fait d'une façon subtile, beaucoup plus douce.

    Je précise cela parce que l'on croît généralement que l'expérience spirituelle doit se faire de façon dramatique, biblique, pour être réelle.
    Je crois que, d'une manière ou d'une autre, la plupart d'entre nous ont probablement fait des expériences spirituelles.
    Cela peut être un phénomène de synchronicité, par lequel on sait qu'il existe quelque chose de beaucoup plus grand que nous en jeu dans notre réalité.
    Cela peut être les moments où l'on se promène dans les champs, à la plage, à la montagne, et où l'on prend soudainement conscience que tout va ensemble...

    Un de nos amis a écrit un livre intitulé “In psychic sides of sports”, dans lequel il interviewait des athlètes à propos de ces moments privilégiés où leurs performances furent extraordinaires, ces moments où ils dépassaient les capacités soi-disant normales, quand des choses qui ne devaient pas se produire se produisaient. Plusieurs de ces athlètes parlaient de ces moments comme étant des expériences spirituelles.  Mon fils est un joueur de basket-ball. Il n'aime pas du tout admettre sa spiritualité, mais il parle de ces rares moments sur la ligne de lancer du ballon, où il est très concentré et où il n'existe plus rien d'autre que lui-même, le ballon et le panier.
Et il se passe quelque chose qui ne se passe pas habituellement.

    William James, qui a écrit “The varieties of religions expériences”, parle du caractère éducatif des expériences religieuses. C'est quelque chose qui se produit graduellement au cours de la vie de l'individu, qui s'oriente petit à petit vers la spiritualité, même s'il n'appelle pas cela de ce nom là. Il peut ressentir de plus en plus de compassion envers les autres, envers toutes choses, et envers lui-même, et devient de plus en plus souvent honnête, clair, serviable avec les autres.

    Je voulais donc juste dire qu'expérience spirituelle ne signifie pas forcément drame, afin que nous soyons bien d'accord sur les termes. Je pense que toutes ces expériences sont beaucoup plus communes que les gens ne veulent bien le dire. Je voudrais dire aussi que, même si nous faisons la distinction entre spiritualité et religion, les individus peuvent vivre d'authentiques expériences spirituelles dans un ordre religieux. Je me souviens d'avoir un jour visité la cathédrale de Chartres, marchant dans ce monument merveilleux érigé au spirituel ; c'était un dimanche matin, l'orgue jouait, le choeur chantait, la lumière pénétrait les plus beaux vitraux du monde, et je fus soudainement élevé au-delà de moi-même, pour aller vers autre chose. Ces expériences peuvent se produire dans un cadre religieux, mais nous avons aussi constaté que les dogmes, la politique et la hiérarchie religieuse peuvent empêcher la survenue d'expériences spirituelles. »


[Stanislas Grof reprend la parole]

     Stanislas Grof : « Je voudrais vous parler des formes plus dramatiques d'expériences spirituelles, de ces expériences directes qui intéressent la psychologie transpersonnelle. Nous pouvons dire que l'expérience spirituelle peut se partager en deux catégories principales :

– la première peut être appelée “expérience du Divin Immanent”*

*Immanent : qui est intérieur à l'être, qui agit de soi-même.

    Certaines des expériences subtiles dont parlait Christina se rangent dans cette catégorie.
    Lorsque nous faisons une expérience de ce genre, nous n'expérimentons rien qui soit radicalement nouveau. C'est plutôt l'expérience d'une nouvelle manière de percevoir ce que nous connaissons dans la vie de tous les jours. Les éléments de cette expérience seront les autres êtres humains, la nature. Nous regardons autour de nous, la perception que nous avons de cela habituellement est transformée d'une manière subtile et profonde. Cela devient soudainement impossible de voir le monde d'une manière banale, trivîale, matérialiste. Tout se trouve soudain socialisé. Tout apparait numineux*. Nous avons la perception directe de la réalité en tant qu'énergie divine. Nous sommes alors conscient du fait que derrière l'apparente séparation des choses et des êtres, il y a une unité. Nous voyons alors toute chose comme la manifestation d'une énergie cosmique, créative. Et il s'agit là d'une perception absolument directe. A ce moment là, nous voyons le monde exactement comme cela.

*Numineux : terme inventé par Jung pour décrire cette vision du monde.

    Cela pourrait par exemple correspondre à la situation où nous descendons le grand Canyon du Colorado en radeau pneumatique, et où nous sommes soudainement dépassés par le mystère, Nous ne savons plus où nous finissons, et où débute le Canyon. Nous sentons que nous faisons partie de la rivière, des rochers autour de nous, des nuages au-dessus de nous.

    De même nous pouvons écouter de la musique et devenir la musique.
    Nous percevons soudain la réalité quotidienne comme faisant partie d'un jeu divin et mystérieux.

    Donc, cela constitue l'expérience du Divin immanent.
    Spinoza parlait de “Dieu en tant que Nature”. De “Nature en tant que Dieu”. Dans cette expérience là, l'individu peut sentir qu'il n'existe rien d'autre que le Divin. Ce n'est pas que Dieu a créé la nature, c'est plutôt que Dieu est la nature. Tout ce qui vous entoure est la transformation de l'énergie divine. Dans l'Hindouisme, tout est perçu comme une transformation de Brahma. Dans le Taoïsme, tout est considéré comme transformation du Tao. Tout est le Tao.

    Il est important de dire qu'il s'agit d'une expérience directe. Ce ne sont pas des spéculations intellectuelles sur ce que peut recouvrir le concept de Nature. Il s'agit juste de la manière dont nous expérimentons la Nature dans ces moments exceptionnels.

– La deuxième catégorie d'expériences spirituelles peut être appelée “expérience du Divin Transcendantal”.

    Si nous faisons cette expérience, nous percevons soudain quelque chose qui n'est présent d'aucune autre manière dans notre expérience quotidienne. Nous pourrions utiliser les termes de David Boehm et dire que ce sont des “éléments” qui se déploient et émergent parfois dans notre réalité quotidienne. Cependant, ces “éléments” sont présents d'une manière totalement invisible autour de nous habituellement. Je faisais hier le parallèle avec la télévision ; si nous allumons la télévision sur une chaîne particulière, un programme particulier émerge dans notre réalité : alors qu'il était présent auparavant sous une forme invisible, Il nous devient brusquement perceptible.

    C'est le type d'expérience où tout-à-coup, tout le Royaume des archétypes devient perceptible ! L'individu peut alors voir la Vierge Marie, ou Jésus, ou Shiva, ou faire l'expérience d'être au Paradis, ou en Enfer. De ce point de vue, l'Enfer, le Purgatoire, le Ciel sont des endroits bien réels et non des fantasmes. Mais pour se rendre dans ces endroits, nous ne devons aller nulle part, nous devons simplement changer de niveau de conscience. Aldous Huxley, à la suite de ses expériences psychédéliques, écrivit “le ciel et l'enfer”, dans lequel il dit que ce sont des endroits bien réels, mais qui se réfèrent à des états non ordinaires de conscience.

    De ce point de vue, le conflit que nous connaissons entre science et religion est tout à fait absurde. Que nous ayons de grands télescopes nous permettant d'explorer chaque coin du ciel, et que malgré cela nous n'ayons pas encore pu voir d'anges ou de Dieu, n'est d'aucune espèce d'importance pour ce qui est de déterminer que la religion est quelque chose de vrai et de vital. Que nous sachions que le centre de la Terre est fait de nickel et de fer liquides, ne signifie pas que Satan existe ou n'existe pas. Dans ce sens, la science et la spiritualité ne décrivent tout simplement pas les mêmes territoires. Un des plus grands malentendus à cet égard, consiste à vouloir transformer les symboles spirituels en références géographiques ou historiques. Joseph Campbell disait souvent : “La terre promise n'est pas un terrain immobilier, c'est un problème de conscience. L'Immaculée Conception n'est pas un problème gynécologique. Ce sont des pseudo-problèmes”. Ken Wilber dit : “si science et religion rentrent en conflit, c'est qu'il s'agit de fausse science, et de fausse religion”.
    De ce point de vue, la science, la physique, étudient le monde matériel, tandis que la psychologie trans-personnelle étudie les états de conscience.

    Bien, voilà donc les deux catégories principales d'expériences spirituelles, celles du Divin Immanent, et celles du Divin Transcendantal.

    Ce qui est fondamental, c'est de faire la différence entre une expérience directe et une croyance.

    Quand Jung avait 80 ans; il fut interviewé par un reporter de la B.BC. A un moment donné, le reporter lui demanda : “Docteur Jung, croyez-vous en Dieu ?”, Un sourire merveilleux éclaira le visage de Jung : “Non, je n'y crois pas... je sais. J'ai l'expérience d'avoir été saisi par quelque chose d'immensément plus grand que moi-même...”. Fondamentalement, cela signifie une chose : S'il s'agit pour vous de savoir si vous croyez ou non, c'est que vous n'avez rien de solide sur quoi fonder votre questionnement, donc la question n'a pas de sens. Dés lors que vous avez fait une expérience, c'est une toute autre histoire !... Il en est de même avec la question des vies antérieures. Que vous croyiez ou non que nous ayons pu vivre d'autres vies n'a aucun sens si vous n'avez pas fait d'expériences pouvant vous montrer un chemin ou un autre ! Ceux qui font l'expérience du Divin, ou d'une vie antérieure, ne peuvent pas faire autrement que d'incorporer ces expériences à leur vision du monde. De la même manière, d'ailleurs, que nous devons incorporer à notre vision du monde tout ce dont nous faisons l'expérience. »

    « Revenons maintenant à l'Emergence et l'Urgence Spirituelles.
    J'aimerais parler de ce qui se passe ans la vie d'une personne quand ce processus commence.
    Il peut se faire que l'Emergence se passe de façon subtile ou bien spectaculaire. Une des questions que nous posons lorsqu'on entre dans ce processus, et que cela pose quelques problèmes, est : “Que se passait-il dans votre vie à ce moment là ?”.
    Et nous nous sommes aperçus qu'un certain nombre de situations apparaissaient fréquemment. » 

     
    Christina Grof : « Les Emergences “subtiles” se produisent souvent à un moment où la vie des individus prend un tournant. Vous pouvez, par exemple, avoir besoin de quelqu'un qui ait une influence sur votre vie, ou bien lire un livre qui contienne une vérité si puissante qu'elle vous transforme et que vous ne soyez plus tout fait le même après cette lecture. Et peut-être que dans la semaine ou le mois suivant, l'auteur de ce livre vient dans votre ville et vous allez assister à une conférence ou à un séminaire. Vous pensez alors que les choses s'enchaînent et votre vie commence à changer. Il peut y avoir une expérience telle celle que j'ai décrite, qui m'est arrivée à Chartres, ou durant une randonnée en montagne. Et votre vie se transforme, tranquillement.

    On trouve aussi des circonstances ou l'émerge se produit de façon plus spectaculaire, ou stressante.
    L'une des choses que nous avons constatée régulièrement, est qu'il existait à ce moment de la vie de l'individu une sorte de stress émotionnel ou physique. Le processus d'E. S. peut survenir si la personne a une maladie, une opération, un accident, un épuisement physique extrême (par exemple quelques nuits blanches chez un étudiant préparant un examen, un manque chronique de sommeil), une “expérience de la mort” (“near death experience”), lors d'une opération ou après une crise cardiaque.

    Dans ces cas, si l'individu est très centré sur lui-même et son corps matériel, ou si l'individu croit qu'il n'a qu'une vie et qu'elle se termine à sa mort, ces expériences peuvent être tout à fait déroutantes, déstabilisantes. Ce genre de choses peut complètement changer l'image que l'individu a de lui-même, de ce qu'est la vie, de ce qu'est l'Univers.
    Un jour, je parlais de ma propre expérience d'E.U.S.*. C'était lors d'un séminaire et se trouvait là un médecin travaillant dans un service d'urgences, dans un hôpital.

*Emergence Urgence Spirituelle.

    Une des étapes de ma propre E. S. fut un accident de voiture au cours duquel je vécus une “expérience proche de la mort”. Cela se passait avant que les gens ne parlent et écrivent sur ces expériences ; donc, la seule façon pour moi de comprendre cela fut de me dire que j'étais folle. Et j'ai fini par réaliser que c'est quelque chose de relativement courant, que de nombreuses personnes avaient eu ce genre d'expérience. J'ai commencé à penser que ce serait merveilleux que les personnels des services d'urgences puissent reconnaître ces phénomènes et poser les bonnes questions le cas échéant.

    J'ai donc demandé au médecin : “Avez-vous déjà vu vivre ce type d'expérience au cours de votre travail ?” Il répondît : “Non, non, jamais !” Puis 6 mois plus tard, il nous a écrit une lettre disant : “Maintenant que je suis ouvert à cette possibilité, je vois cela tout le temps...” Comme il était également enseignant, il a fini par inclure l'E.S. à son programme de cours. Et maintenant la salle d'urgence a une double signification pour ceux qui y travaillent (Allusion aux presque homonymes anglais Emergence et Emergency, signifiant respectivement Emergence et Urgence N.D.T.).

    Une autre situation fréquente de survenue de l'E.S. est l'accouchement. Et d'ailleurs aussi l'avortement et les fausses couches. Dans certaines traditions spirituelles, telles le Tantrisme ou le Yoga, existe un lien direct en entre énergie féminine et énergie spirituelle. Il me semble logique, étant donne le caractère stressant, excitant, magnifique de l'accouchement, qu'il soit possible de démarrer un processus d'E.S. dans ce cadre, pour certaines personnes.

    J'ai eu l'occasion de rencontrer Gopi Krishna, un yogi qui a beaucoup écrit sur I'éveil de la Kundalini. Je me suis permis de lui raconter ma première expérience d'E.S. lors d'un accouchement.
Il me répondit que la même chose s'était produite chez sa fille. Cela me confirma dans mon expérience et depuis, j'ai entendu beaucoup de femmes en parler.
    Une situation pouvant servir de déclencheur est une expérience sexuelle intense, une expérience d'union totale ou vous sentez ne faire qu'un avec l'autre personne (expérience de l'Unité Duale Ndt).
    Un autre déclencheur, dans la vie de l'individu, peut être représenté par la perte, au sens large : la mort d'un proche, un divorce ou la fin d'une relation importante, la perte d'un emploi, d'une maison, le stress lié à un déménagement d'une région à une autre, la perte des “racines”.

    Les drogues altérant l'esprit, modifiant la conscience,  peuvent aussi déclencher l'E. S..
    Je me souviens que quelqu'un nous avait raconte être allé un jour chez le dentiste. Celui-ci lui avait donné du protoxyde d'azote (“gaz hilarant”) et après un bref délai, il exprima ce qu'il appela une expérience de vie antérieure en Egypte, là assis sur le fauteuil du dentiste ! Il ne croyait pas aux expériences de vies antérieures et nous dit que cela amorça un changement global de son existence.
    Une période d'intense exploration de soi-même peut aussi déclencher l'E.S..

    Un autre déclencheur évident de ces expériences est la pratique spirituelle. Il existe actuellement une grande variété de pratiques spirituelles en Occident et ce sont souvent des approches très puissantes ; beaucoup d'entre elles étaient vraiment destinées à l'éveil des forces spirituelles chez l'individu. Quelque chose me préoccupant vraiment est qu'il existe beaucoup de techniques et que les enseignants ne font pas toujours leur travail personnel.

    Parfois ils ignorent même la puissance des techniques avec lesquelles ils jouent et ne savent pas comment accompagner les personnes qui font leur expérience. On est très séduit par la simplicité apparente de ces techniques, mais cette simplicité est trompeuse...

    Je crois que, quelque soit le déclencheur, quels que soient les événements de la vie de l'individu à ce moment, le processus n'est pas le résultat du déclencheur, mais plutôt est dû au fait que l'individu ait été prêt à cette expérience. Les circonstances de vie, dites déclenchantes, serviraient plutôt de voie d'accès à ces expériences.

    Brièvement, je voudrais parler maintenant de la stratégie thérapeutique à utiliser pour travailler avec ces expériences.
    Ce que nous avons appris est que le processus d'E.S. est un processus de guérison. Ce processus a un pouvoir de transformation.
    On peut le voir comme un processus de purification.

    Ç'est un processus d'élimination des barrières existant entre nous, en tant que petits individus limités et ce que nous sommes réellement.
    Pendant ce processus, chaque chose qui émerge de l'inconscient, un vieux souvenir, une vieille émotion, une situation ancienne, vient en fait à la conscience pour en sortir. Tandis que de plus en plus, nous éliminons ces blocages en nous-mêmes, nous devenons de plus en plus “clairs”. Et le sentiment de devenir des êtres “élargis”, en expansion, prend de plus en plus de sens pour nous.

    Ce processus peut être très exigeant et commence souvent dans la vie de l'individu au moment le plus inopportun. Il semble avoir un esprit propre, ne pas tenir compte du tout des agendas, du temps, des convenances personnelles. Cela prend souvent du temps à l'individu de commencer à croire en une sagesse plus grande, de commencer à être capable de lâcher prise, de s'abandonner à ce processus, de croire finalement que tout cela est bénéfique bien que cela puisse sembler douloureux, dramatique, ou destructeur à différents moments.

    A cause de ces caractéristiques, et parce-que ce processus semble avoir un esprit et une profonde sagesse intrinsèques, il est générateur d'humilité chez le thérapeute.
    Le thérapeute, ou, selon les termes du Jung, le compagnon d'aventure, apprend rapidement qu'il n'est pas responsable de ce processus. Il est important pour lui comme pour le patient, de développer une attitude de coopération avec ce processus, un sens de l'enthousiasme et de l'aventure. Etant donné que ce processus peut nous amener dans des territoires que nous ne comprenons pas, la coopération le rend beaucoup plus facile.
    La personne peut émerger de ce processus en se sentant victorieuse, guérie, ayant réussi quelque chose.

    La pire stratégie à adopter vis-à-vis du processus d'E. S. est d'essayer d'une manière ou d'une autre de le contrôler, de l'appréhender par la crainte, la résistance ou la dénégation. Si l'individu agit de cette façon, ou si des interventions extérieures négatives ont lieu, cela peut sérieusement prolonger les expériences, voire les interrompre. En tout cas, les rendre plus inconfortables. A notre avis, quand ces expériences se déclenchent et émergent pour se présenter à la conscience de l'individu elles devraient être encouragées. Comme je l'ai déjà dit, beaucoup d'individus vivant ces expériences, se trouvent entre deux mondes, et cela génère une tension extrême. Stan vous parlera de cela plus tard.

        Il y a d'un côté l'émergence de “Royaumes Intérieurs”, de l'autre côté de la vie quotidienne, et il est donc très important de permettre à la personne...
     – de se laisser aller complètement dans ces “Royaumes Intérieurs”,
     – d'expérimenter pleinement se qui se trouve là,
     – de bénéficier de l'intuition et des prises de conscience venant avec ces expériences,
     – et puis de passer à autre chose...

    Une fois que l'individu peut faire cela, il retourne à sa vie quotidienne avec une clarté accrue, devient beaucoup plus efficace dans son fonctionnement. C'est heureusement juste au moment où les individus se trouvent entre les deux mondes qu'ils reçoivent des tranquillisants, surtout si les expériences sont difficiles ; et cela peut même entraîner des mesures plus répressives. Et cela garantit que ces expériences vont se trouver figées là où elles sont. Si quelqu'un s'adresse à un psychiatre traditionnel en pleine expérience de l'Enfer, ou s'il sent qu'il est en train de mourir, et nous disions hier à propos de Caron combien la mort symbolique peut être une expérience essentielle dans ce processus, et donc reçoit à ce moment là une forte dose de tranquillisants, il n'y a plus de possibilité ou d'énergie pour se sortir de là, et dépasser l'Enfer ou la Mort pour arriver la Renaissance.

    Le thérapeute idéal est donc celui qui sert de compagnon d'aventures et qui sait parfaitement que le processus est quelque chose de beaucoup plus sage que lui-même. Le bon thérapeute est celui qui a l'attitude d'une sage-femme, qui sait quelle ne maîtrise pas le processus naturel qui est en train de se dérouler. Elle a une formation, une sagesse, et sait quoi faire si l'enfant est coincé, pour l'aider se décoincer. De même, l'accompagnateur n'essaie pas de contrôler ou de diriger le processus. Il crée une atmosphère d'amour, d'encouragement, de compréhension, dans laquelle le processus peut se dérouler.

    Bien sûr, est fondamental que le thérapeute aie confiance dans le processus ! Nous avons souvent constaté, en travaillant avec la respiration holotropique, qu'il est très important pour le thérapeute d'avoir vécu certaines de ces expériences afin d'acquérir cette confiance. C'est pour cela que nous croyons que la respiration holotropique ou d'autres techniques de ce genre peuvent être une formation merveilleuse pour ceux qui travaillent avec l'Emergence Spirituelle.

    La différence entre l'E. S. et la respiration holotropique est que l'E. S. peut durer des jours, voire des semaines, tandis que les séances de respiration ne durent que quelques heures. Par ailleurs, la plupart des expériences vécues en E. S. et en respiration holotropiqe présentent des caractéristiques identiques.

    Quelque soit le travail de base, respiration holotropique, hypnose, ou une autre forme de travail expérientiel profond, l'accompagnateur ressent une confiance intérieure grâce à ses diverses expériences de même type. A ce moment là, il est beaucoup plus prêt, ou capable, de suivre la personne là où elle a besoin d'aller. Que ce soit la naissance, des expériences post ou prénatales, le thérapeute peut suivre la personne. Nous avons une merveilleuse amie, qui eut une expérience d'E.S. il y a quelques années, déclenchée par une expérience sexuelle. Elle ne savait quoi penser, elle croyait qu'elle était folle.

    Elle a fini par aller voir un psychiatre freudien, et cet homme était tout à fait extraordinaire. Il lui dit : “l'expérience que vous êtes en train de vivre n'a rien à voir avec ce que l'on m'a enseigné, mais je suis prêt à vous accompagner là où vous avez besoin d'aller”. Et c'est ce qu'il fit. Ils explorèrent des territoires qu'ils n'avaient jamais vus auparavant et cela finît par transformer notre amie Barbara, mais aussi le psychiatre !... Comme Stan le disait la thérapie est souvent aussi bonne que le thérapeute est bon !

    Quelle que soit la formation du thérapeute, il semble fondamental d'avoir ce genre d'attitude vis-à-vis de ce genre d'expérience. Je pense aussi qu'il est important que le thérapeute
soit ouvert à l'éventualité que son “patient” ait une attirance pour la vie spirituelle ou pour une pratique spirituelle. Il peut à ce moment là encourager cela, en plus de la thérapie. Il est important que le thérapeute n'ait pas de jugement là-dessus.



Question : « Comment reconnaître une personne en crise d'Emergence Spirituelle ? Quels sont les états qui doivent attirer notre attention tant dans la vie quotidienne que dans notre pratique professionnelle, médicale ou non ? Sont-ils des signes physiques, psychiques ou les deux ? Est-ce l'intensité, la persistance ou l'étrangeté apparente des signes, qui peuvent nous alerter ? Est-ce que finalement tout ne serait pas Emergence Spirituelle ? »

Chistina Grof :  » Ne peut-on pas penser en effet que la vie elle-même est une urgence ? De même, d'un point de vue très large, tout n'est-il pas émergence ?
    Il faut quand même faire certaines distinctions lorsque l'on travaille avec certaines personnes. Il y a des gens qui restent bloqués dans leur vie, en ne se permettant pas d'émerger. Ils ont peur d'aller au-delà de leurs propres limites. Et puis il y a des gens qui émergent progressivement sans que cela leur pose le moindre problème. Ce qui nous intéresse ici, ce sont les gens pour qui l'E. S. est un problème. Nous avons vu tant de cas où l'E. S. se fait de façon tellement spectaculaire et dramatique que l'on range ces individus avec ceux qui présentent de réelles maladie mentales. Beaucoup de personnes nous ont raconté ces dernières années que quelque chose avait commencé se produire chez elles, et elles ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, leur famille ne comprenait pas davantage, et leur thérapeute, non plus. La seule solution était d'aller à l'hôpital. Et elles recevaient des tas de médicaments, se voyaient gratifiées d'étiquettes psychiatriques variées, et passaient pendant des années d'une situation psychiatrique à une autre. Mais tout en ayant l'intuition au fond d'elles-mêmes que cela n'était pas de la folie.

    Nous croyons qu'il est absolument indispensable de faire la distinction entre maladie mentale réelle et une E.S. spectaculaire. Pour ceux qui le désirent il faudrait pouvoir proposer une tentative permettant de faire quelque chose de ces états, de vivre ce processus. Tout le monde n'en a pas le désir. Certain disent : “Donnez-moi des médicaments pour faire disparaître tout cela, c'est trop douloureux”. Mais il semble y avoir de plus en plus d'individus désireux de vivre cette expérience et de travailler avec ce processus.

    Nous aborderons plus tard les aspects spécifiques de votre question. Mais je voudrais quand même dire, qu'en règle générale, les personnes vivant les expériences d'E.S., lorsqu'elles observent avec du recul le mode de vie considéré comme normal dans notre culture, perçoivent nettement que cette façon de voir l'existence est une approche bien mal orientée. Nous avons une idée de la santé mentale, c'est l'absence de symptômes. Et notre idée de la stratégie globale de la vie ne peut en fait apporter aucun genre d'accomplissement satisfaisant. Une personne qui croit qu'elle est seulement le corps et l'ego, ne peut pas, en fait, trouver de sens à sa vie. Le mieux que vous puissiez faire de ce genre d'attitude envers la vie est ce que Victor Frankel nomme la “dépression d'épuisement des responsables”, forme de dépression névrotique. C'est la situation d'un individu qui a accompli tout ce qui est culturellement désigné comme important : suffisamment d'argent, une bonne position sociale, une bonne famille ; et qui se pose la question : “Et maintenant, qu'est-ce qu'il y a d'autre ?”. C'est un individu qui a tout réussi selon les normes de notre culture mais qui reste insatisfait.

    En fait, ce que l'on observe fréquemment, c'est l'installation d'une dépression après le succès. Des gens ont travaillé pendant des années sur ce qu'ils pensaient être l'oeuvre de leur vie, et finalement, c'est là qu'ils se réveillent le matin en se sentant misérables. Joseph Campbell compare ceci au fait d'arriver en haut d'une échelle pour constater qu'elle n'est pas appuyée contre le bon mur...

    Dans notre culture, nous pensions que la vie consiste surtout à accomplir des choses dans une perspective de croissance illimitée. Le pays sera heureux s'il double son produit national brut, nous aurons des voitures plus grosses, des maisons plus agréables, et la réalité est que, plus nous parvenons à cela, plus l'humanité est misérable, parce-que d'une certaine manière, elle est en train de manquer quelque chose d'essentiel à la vie. Dans le type de stratégie de vie décrite précédemment, la solution réside toujours dans l'avenir : « Je me sentirai heureux quand j'aurai 100.000 dollars, je me sentirai heureux quand j'aurai mon doctorat en médecine ».

    Et si cela ne suffit pas, je passerai un autre doctorat et nous pourrons mener notre vie comme cela, jusqu'à ce qu'elle ressemble une véritable course du rat. Et la mort arrive, et l'on regarde en arrière pour se rendre compte qu'on a gâché sa vie.

    A propos des différents déclencheurs de l'E.S. dont nous avons parlé précédemment, il existe un dénominateur commun à toutes ces situations, c'est la soudaine impossibilité pour l'individu de poursuivre la voie linéaire qu'il s'était tracée : il est alors renvoyé brutalement à sa psyché, à son monde intérieur et est obligé de rentrer dans un processus de transformation profonde. Et le résultat est une conception entièrement différente de l'existence, une nouvelle capacité à apprécier l'existence, à apprécier la vie comme un processus et non comme une série de buts à atteindre. Pour être dans cette façon d'expérimenter l'existence, et c'est là un exemple tout à fait personnel, je voudrais à nouveau apprécier le fait d'être en première année de médecine, puis en deuxième année. Pouvoir aller à l'école de médecine sans être obsédé par la seule idée du diplôme. Si j'apprécie chaque moment qui passe durant mes études, j'apprécierai le résultat, le diplôme. Si par contre je n'aime pas tellement ce que je suis en train de vivre, tout en restant le regard fixé sur le futur diplôme, je ne suis pas en contact avec l'existence, et je n'apprécierais pas tant l'obtention du diplôme.

    Bref, ce qui se passe dans le processus de transformation est une ré-orientation radicale de la relation à la vie. Les personnes en crise d'E.S. sont sur le chemin d'une appréciation d'eux-mêmes et du monde radicalement différente.

    Les manifestations spécifiques de l'E.S. ont à voir avec la cartographie de la psyché dont nous avons déjà parlé, car d'une certaine façon, nous avons à faire avec des problèmes se situant à différents niveaux de conscience, certains ayant à voir avec l'enfance, d'autres avec le traumatisme de naissance, d'autres encore avec le niveau trans-personnel.

    Il faut qu'il soit clair que nous parlons ici du fait de devoir nous confronter aux problèmes liés à notre incarnation. Nous ne sommes pas en train de parler de phénomènes qui seraient induits par un quelconque agent extérieur agissant sur le cerveau, autrement dit de la façon dont la psychiatrie traditionnelle interprète ces situations. »
   
    « Nous allons maintenant parler des différences et des similarités existant entre les psychoses (maladies mentales) et le processus d'E.S.
    D'ailleurs le simple fait de poser les choses de cette manière reflète la pensée de l'ancien paradigme et n'est pas sans rapport avec la question : est-ce que la psychiatrie devrait réellement être une discipline médicale ?

    Historiquement, la psychiatrie s'est développée comme une sous-spécialité de la médecine. Ce développement coïncida avec les progrès étonnants de la micro-biologie, de la biochimie, de l'histologie, etc... Certains chercheurs commencèrent à utiliser les développements de ces disciplines nouvelles et tournèrent leur attention vers le monde de la psychiatrie. Et l'on trouva que certains patients, présentant des délires de grandeur, des troubles intellectuels ou de la mémoire, souffraient en fait de paralysie générale au stade tertiaire de la syphilis. Et si la maladie causale était traitée, les troubles mentaux s'amélioraient. De même, chez certaines personnes souffrant de troubles mentaux, on fit le diagnostic de pellagre, lié un déficit en vitamines du groupe B. D'autres patients avaient des tumeurs ou des maladies dégénératives du cerveau. Et ces découvertes initiales firent de la psychiatrie une discipline médicale.

    Mais, bientôt, on fit de moins en moins de découvertes, et, dans un certain sens, on peut dire que ces maladies identifiées comme étant psychiatriques étaient en fait des maladies neurologiques. Ces maladies sont d'ailleurs diagnostiquées à l'aide de techniques neurologiques et soignées au moyen de traitement neurologique. Ces patients se retrouvèrent en milieu psychiatrique, car les neurologues* ont horreur des problèmes liés à la gestion des troubles comportementaux. Malgré cela il faut dire que la majorité des patients internés relevait quand même de la psychiatrie, mais n'avait pas réellement de maladie au sens médical. Pour que quelque chose soit une maladie, au sens médical, il faut pouvoir parler d'étiologie, c'est dire avoir identifié la cause de la maladie ; il faut pouvoir comprendre la pathogénie à partir de l'étiologie c'est à dire comprendre comment les symptômes se développent ; et enfin il faut que tout cela ait des conséquences directes sur le traitement de la maladie, et permettre de pouvoir donner un pronostic.

* Tout comme la majorité des médecins d'ailleurs [Ndt].

    Rien de cela n'est vrai pour la plupart des psychoses, pour tout le champ des névroses et des désordres psychosomatiques, et pourtant cela représente la quasi totalité des problèmes rencontrés par les psychiatres. Maintenant, beaucoup de gens pensent que la conformation de ces problème non neurologiques au modèle médical est réellement inappropriée. Nous avons par exemple hérité de la médecine la préoccupation des classifications, en matière de diagnostic. Or, en psychiatrie, cela reste tout à fait problématique.

    Il arrive souvent que dix psychiatres ne soient pas d'accord sur le diagnostic à poser. Comme vous le savez bien en France, chaque pays a son propre système de qualification. Si vous comparez votre système au système américain ou australien, vous êtes réellement surpris des différences existantes ! Ce qui n'est absolument pas vrai en médecine, où la pneumonie est la même pour tous les pays. Si quelqu'un est un meilleur médecin que moi, il peut me démontrer que j'ai fait un mauvais diagnostic, et que par conséquent mon traitement n'est pas approprié. Diagnostiquer de façon précise est extrêmement important en médecine. Certaines infections doivent être traitées par un antibiotique précis, et certaines autres par un autre antibiotique.

    En psychiatrie, même si nous sommes d'accord avec le diagnostic, cela n'a pratiquement pas de conséquences sur le traitement : la thérapeutique reflètera toujours la philosophie personnelle du psychiatre. J'ai connu des psychiatres traitant des névroses par et électro-chocs, et d'autres psychiatres qui traitaient une psychose par la psychothérapie. Donc, sauf peut être pour les désordres maniaco-dépressifs, ou le lithium semble être le traitement de choix, le diagnostic porté n'est pas l'indication d'un traitement particulier.

    Par rapport à ce qu'il est convenu d'appeler psychose, il y a différentes écoles pour qui la compréhension des phénomènes est très variée. L'école “existentielle” refuse complètement de parler de pathologie et décrira la psychose comme étant simplement une façon de vivre dans ce monde, un mode de vie, une forme de “da-sein”. De l'autre côté du spectre il y a des écoles strictement “biologiques”. Par exemple l'école allemande du Professeur Langfeld pense qu'à chaque pensée perturbée correspond une cellule cérébrale pathologique, et que si nous raffinons encore nos recherches, nous serons bientôt en mesure de corriger leur fonctionnement. Entre ces deux extrêmes, la “psychologie des profondeurs” (Depth Psychology) tente de comprendre les psychoses.

    Il n'y a donc aucun consensus entre psychiatres et psychologues concernant ce avec quoi ils travaillent, les maladies mentales. Il est clair que, dans ces désordres où nous n'avons pas affaire à des problèmes neurologiques, organiques, les problèmes sont d'un tout autre ordre que ceux posés par la maladie, au sens médical. Et ces problèmes ne méritent absolument pas le nom de “maladie” utilisé en médecine. Pour ceux qui ont une formation médicale, je fais référence à ce que nous appelons l'unité nosologique*. »

*Nosologie : classification des maladies par des critères précis permettant de les définir et de les médicaliser [NdT].

    « Bien, tout ceci était en guise de préambule… Donc, si nous posons la question : “Maladie mentale ou Emergence Spirituelle ?” nous avons là un problème sérieux !...
    Le terme psychose* n'est pas correctement défini médicalement. Dans un certain sens, il s'agit donc d'une pseudo question. Nous n'avons pas de tests de laboratoire permettant de faire un diagnostic de schizophrénie. Nous ne pouvons pas tremper de papier réactif dans un échantillon d'urine et dire : cela vire au rose saumon, il s'agit donc d'une psychose,

*Psychose : Maladie mentale à l'exception des névroses [NdT].

    Donc, comment définir, diagnostiquer une psychose ? La personne manifeste des émotions, des changements de perception et de comportement que nous ne pouvons expliquer avec les symboles, ou signes habituels. Ce qui arrive à cette personne ne rentre pas dans un cadre conceptuel. Nous concluons donc que la cause de ces problèmes relèvent d'un processus pathologique restant à découvrir. Donc, à l'exception des psychoses d'origine clairement organiques, nous parlons donc des psychoses comme de maladies d'étiologie inconnue. ce qui n'est qu'une façon sophistiquée de dire que nous ne savons pas.

    On utilise même le terme de psychose endogène. C'est une façon très commune de parler de cela en médecine. Si quelqu'un fait une crise d'épilepsie après un traumatisme crânien, on parle d'épilepsie post-traumatique. Mais si on ne trouve aucune cause, on ne dit pas qu'on ne sait pas, on parle d'épilepsie idiopathique... Avec les psychoses, la situation est tout à fait similaire. Notre idée est qu'il doit obligatoirement y avoir un processus pathologique “exotique” pour expliquer ce qui se passe chez un individu donné. En exagérant un peu, on voudrait pouvoir penser qu'un certain processus pathologique atteint le cerveau et est responsable d'expériences fantastiques, comme de voler en soucoupe volante vers une autre planète, comme la vision de soi-même en Enfer, tourmenté par des diables, comme l'impression qu'un savant fou utilise une machine diabolique pour faire des expériences sur nous... Si nous prenons l'image de l'ordinateur, ce serait comme imaginer qu'en altérant le matériel (hardware) et en perturbant son fonctionnement, l'ordinateur puisse produire un morceau programme cohérent !

    Nous pourrions aussi chercher une cause pathologique aux divers états induits par le L.S.D. dans le cadre des expériences psychédéliques. Mais, si l'on donne du L.S.D. à 1.000 personnes différentes, chaque expérience sera très différente des autres. Et si les expériences sont répétées, les sujets se déplaceront à divers niveaux de conscience. Le L.S.D. même en étant une substance chimique très clairement définie ne nous donne aucun indice, aucune clé, permettant de comprendre le contenu des diverses expériences de chacun.

    Cette drogue ne fait que rendre possible la manifestation de ce qui était déjà présent chez l'individu, sous une forme ou sous une autre. Autrement dit, cette drogue ne produit pas les éléments, le contenu de l'expérience, elle ne fait que les révéler, sous une forme qui n'est pas évidente dans les circonstances ordinaires. En d'autres termes, cela nous montre que la psyché humaine est quelque chose de beaucoup plus vaste que nous le pensions.

    Le problème dans ces soi-disant états psychotiques, n'est pas de savoir comment ces éléments apparaissent, mais pourquoi alors qu'ils ne se manifestent pas dans les circonstances ordinaires, ils émergent soudain au niveau de la conscience.

    Les différents déclencheurs d'E.S. dont nous parlions précédemment représentent différentes manières de faire apparaître ces éléments inconscients. Mais ces éléments eux-même appartiennent à notre psyché.
    La meilleure mère dont nous puissions parler du L.S.D. est de le décrire comme un amplificateur non spécifique, quelque chose qui augmente le niveau énergétique de notre psyché pour que les éléments les plus profondément enfouis puissent émerger.

    Et ce que nous voyons dans les différents types d'Emergence Spirituelle ne sont en fait que les manifestations des différents domaines de la psyché humaine.

    Pour en revenir à la question “psychose ou E. S.”, il est évident que le manque de définition claire de la psychose ne permet aucune comparaison avec quoi que ce soit d'autre. Donc, ce que la psychiatrie a choisi de faire, c'est de définir les caractéristiques de la condition d'un désordre qui puissent être appréhendées selon les critères médicaux.

    Quoi qu'il en soit, quels sont les éléments caractéristiques d'une personne en E. S. qui puissent orienter vers un type d'approche comme l'encouragement et la guidance, plutôt que vers la suppression pharmacologique des symptômes ? Quand est-ce que l'on pourrait s'attendre à avoir de meilleurs résultats avec une approche psychologique plutôt que des techniques suppressives ? Quelles sont les caractéristiques de ces états pouvant certifier qu'il s'agit d'un processus de guérison, de transformation ?

    La première chose à faire est d'abord d'éliminer une maladie organique. J'ai déjà dit que dans le cadre des psychoses d'origine organique on s'attend davantage à trouver un délire, une confusion mentale, une désorientation temporo-spatiale, des troubles du fonctionnement intellectuel. Nous avons des tests permettant de déceler une atteinte de ces fonctions.

    Il n'est pas si difficile à un clinicien expérimenté de s'orienter vers la “psychose organique” en étant simplement avec la personne, en parlant avec elle. On dispose aussi de tests de laboratoire, de l'électro-encéphalographie, du scanner, etc... Tout cela peut conduire à diagnostic précis et à un traitement approprié.

    Si aucun examen clinique ou para-clinique ne permet d'identifier une cause médicale, nous allons nous trouver dans un autre cas de figure et l'étape suivante pourrait consister à s'intéresser à la phénoménologie. Et ce qui peut alors nous orienter vers ce que nous appelons l'E.S. consistera à reconnaître des éléments appartenant à la cartographie élargie de la psyché dont nous avons déjà parlé...

    Par exemple, souvenez-vous de l'histoire de Caron...
    Il peut donc s'agir :
          – de réminiscences biographiques, de souvenirs d'enfant traumatisants
          – d'intérêt marqué pour tout ce qui touche à la mort
          – de luttes pour le sens de la vie, de crises existentielles
          – d'épisodes de re-naissance, autant dans un sens biologique (reviviscence de la naissance) que dans un sens archétypal et spirituel. Nous avons parlé de ces images reliées à la Mort-Renaissance, la Crucifixon, le Christ, Osiris, Adonis, etc...
          – d'expériences ayant à voir avec le danger, la destruction
du monde, ou le sentiment d'un monde nouveau à venir
          – d'idées Messianiques
          – de tout le spectre des expériences transpersonnelles dont nous avons déjà parlé : expériences de vies antérieures, visions d'autres pays, voyages dans le passé, séquences mythologiques liées aux divinités, aux démons...
          – d'expérience de conscience cosmique, d'unité avec l'Univers, expérience du Divin Immanent, qui change la vision du monde en le sacralisant.

    Pour ceux d'entre vous qui sont engagés dans la thérapie holotropique, je peux dire que, fondamentalement, nous observons dans ces expériences d'E. S. exactement ce que nous observons quotidiennement au cours du travail holotropique. Il est parfaitement courant, et normal, en travail holotropique, de vivre des expériences de Mort-Renaissance, des expériences de vies antérieures, des expériences mythologiques, etc...

    Une autre facette de ces expériences peut être constituée de ce qu'on appelle expériences parapsychologiques : précognition, télépathie, expériences de sortie du corps.

    Un autre aspect extrêmement important des E. S. est l'expérience de synchronicité. C'est un concept important qui fut d'abord décrit par C. G. Jung et je voudrais dire quelques mots à ce sujet. Si le monde n'existait que de la manière décrite par la science newtonienne-cartésienne, les seules coïncidences pouvant survenir seraient obligées de suivre les lois de probabilité statistique. Et nous savons que ce n'est pas le cas. Parfois, les coïncidences sont beaucoup trop étonnantes.  Dans son essai sur la synchronicité, Jung parle d'un homme à qui l'on offrit un pudding très exceptionnel lors de son anniversaire. Dans les années qui suivirent, il ne put jamais retrouver ce fameux pudding, et il y pensait fréquemment. Un jour, il vient à Paris, et dans un restaurant, il remarqua que l'on servait ce même pudding. Il dit au garçon d'approcher et commanda ce dessert. Le garçon revint en disant : “Désolé, Monsieur, nous venons de servir la dernière part à ce monsieur, là-bas...” Il se retourna et vit l'ami qui lui avait offert ce pudding quelques années auparavant ! Plusieurs années passèrent, sans le fameux dessert... Un jour, il fut invité à une fête. A cette soirée, on servait le même pudding. Dans la soirée, quelqu'un frappa à la porte. C'était son ami qui, en fait, n'était pas invité, mais à qui on avait donné une fausse adresse !... J'aimerais que l'on puisse calculer ce genre de probabilité dans un monde strictement newtonien-cartésien…

    Jung alla plus loin. Il comprit que les synchronicités peuvent parfois être le lien entre les phénomènes du monde extérieur et les phénomènes intra-psychiques. Par exemple, un événement appartenant à la réalité “conventionnelle” peut réaliser un des aspects de la synchronicité et de l'autre on a un rêve, une expérience holotropique ou psychédélique. Pour Jung, cela suggère une inter-relation entre la réalité “conventionnelle” et le domaine intra-psychique. Cela pourrait montrer qu'une certaine “psyché universelle” pénètre tous les aspects de notre existence. Et d'une certaine façon, notre psyché tente d'aller et venir au sein de cette matrice plus large. Dans notre monde ordinaire, notre psyché semble séparée de cette “matrice universelle”. Mais dans les états non ordinaires de conscience, nous pouvons retrouver ce lien. La synchronicité est donc un aspect très important de ce que nous appelons Emergence Spirituelle, et bien évidemment incompatible avec une quelconque explication neurologique...

    Je vais mentionner encore une chose ayant à voir avec l'E.S.. John Perry, qui est un psychologue Jungien, décrivit une forme très profonde d'E.S. qu'il appela processus de renouvellement, ou régénération. L'individu qui se trouve dans ce genre d'état, a le sentiment d'être au milieu de la manifestation cosmique et devient lui-même un champ de bataille des forces du Bien et du Mal ; ou bien expérimente des changements de polarité dans le domaine sexuel, c'est à dire l'expérience du féminin s'il est homme et réciproquement, le cas échéant.

    Il expérimente aussi la Mort-Renaissance et très souvent la naissance de l'Enfant Divin, et beaucoup d'éléments de ce genre. John Perry avait un service dans lequel il pouvait “traiter” ces personnes sans médicaments, juste en les guidant dans leur processus, en se servant des “cartes” de Jung. Il constata qu'à la fin, comme nous l'avons décrit dans le cas de Caron, ces gens se connectaient avec une sorte de rayonnement intérieur, le Soi, avec un S majuscule. Lorsque le processus était correctement guidé Il avait un grand pouvoir de guérison et de transformation. Etant un homme très cultivé, il découvrit que les éléments de ces expériences étaient absolument identiques aux éléments du Drame Royal qui se joue aux Festival du Nouvel An dans de nombreuses cultures à travers le monde. Dans une période spécifique de l'histoire qu'il appelle “Ere du Mythe incarné”, différentes cultures considéraient que leur roi était l'incarnation de Dieu. Par exemple, le Pharaon Egyptien, l'Empereur Romain, les anciens Rois d'Israël, les Incas, les Empereurs japonais. Quelle est la probabilité pour qu'un processus pathologique altérant le cerveau puisse recréer chez des gens de notre culture exactement les mêmes thèmes que ceux qui composaient ces Drames Royaux ?

    Ce genre d'observations suggère que les problèmes posés par ces soi-disant états psychotiques sont profondément liés à l'évolution de la conscience humaine. D'une certaine façon, on peut dire, qu'à l'époque où se jouaient ces “Drames Royaux”, le Roi était la seule personne dans laquelle on reconnaissait la divinité. Il est logique de penser que les individus ayant à découvir leur propre divinité aient affaire à des thèmes identiques.

    Donc voici les premiers aspects caractérisant l'Emergence Spirituelle,
    Si nous avons suffisamment l'expérience de ces problèmes, nous pouvons reconnaître en eux les mêmes éléments que ceux rencontrés quotidiennement en travail holotropique, en thérapie psychédélique, ou dans n'importe quel travail sur la “psychologie des profondeurs”. Nous avons vu beaucoup de gens, dans le cadre des thérapies, résoudre de gros problèmes, et tirer profit de ces expériences. il est donc logique de penser que chez les individus vivant ces expériences spontanément, nous ayons affaire à un processus au même potentiel de guérison et de transformation.

    Donc, vis-à-vis de ces états soi-disant psychotiques, la première chose à faire est d'éliminer une cause organique (pathologie cérébrale) ; la seconde est d'observer et de reconnaître la nature de l'E. S. grâce à ses divers éléments constitutifs ; la troisième concernera l'attitude à adopter envers ce processus.

    La personne qui expérimente ce que nous appelons l'E.S. parlera d'une façon très intelligente et très cohérente d'une expérience complètement folle. Et cela ressemblera beaucoup aux séances de “partage” des ateliers de respiration holotropique ! (après les séances de respiration holotropique, tous les participants se réunissent pour partager leurs expériences avec les autres –Ndt). Les gens vivent parfois des expériences sauvages, et des heures après, s'assoient calmement pour raconter leur histoire. Si à ce moment là, quelqu'un de la rue entre et s'assoit, il pourra facilement se croire dans un asile psychiatrique, alors que les gens décrivent simplement l'expérience qu'ils viennent de vivre.

    Par exemple, on peut entendre : “des choses étranges arrivent dans ma vie, j'ai eu des visions semblant provenir d'autres cultures, d'autres siècles, j'ai eu le sentiment que j'avais déjà vécu auparavant... Hier j'ai eu le sentiment d'être sur un champ de bataille, dans l'Angleterre de Cromwell, chevauchant un cheval. J'ai reçu une flèche dans l'épaule et je suis tombé de cheval, je suis mort. J'ai eu l'impression que ma conscience se détachait de mon corps, et je suis parti Ioin de ce champ de bataille. J'ai vécu des expériences d'énergie, senti des vagues de chaleur envahir mon corps. J'ai eu des visions de la mythologie, de personnages d'autres cultures. Qu'est-ce qui m'arrive ? Avez-vous déjà entendu parler de telles choses ?” Ces individus ont le sentiment que quelque chose d'interne se passe qu'ils n'arrivent pas à expliquer.

    Quoi qu'il en soit, sur le plan de l'attitude thérapeutique à employer, on peut toujours essayer, en cas de doutes sur l'E.S., une approche holotropique-psychologique. Et si elle échoue, on peut avoir recours aux tranquillisants si cela s'avère nécessaire.
    En fait, on peut décrire deux modes de fonctionnement de la conscience :
– Le mode hylotropique (de hyla = matière et de tropein = se dirige vers en grec). Ce serait le mode de fonctionnement d'une conscience tournée vers la matière, comme l'est la science newtonienne-cartésienne
– Le mode holotropique (de holos = entier)
    C'est la conscience qui va vers le tout, donc la divinité, la nature.

    Et l'on devrait reconnaître ces deux aspects de notre nature, se familiariser avec et être à l'aise avec les deux ; nous pourrions alors être capable de choisir un mode de fonctionnement adapté aux circonstances. Et ceci représente l'idéal chamanique de la santé mentale : être familier de ces deux mondes, savoir évoluer de l'un à l'autre, et, d'une certaine façon, servir de médiateur entre ces deux mondes.

    De ce point de vue, l'idéal occidental de la santé mentale paraît relativement peu élevé, mais il est si bien défendu que l'on ne peut pas, dans notre culture, prendre conscience des réalités holotropique. Et cela mène à un appauvrissement de l'existence dans laquelle il devient impossible de trouver un sens à la vie. Cela nous mène tout droit ce concept linéaire de la vie, qui finit par engendrer ce que nous appelons la dépression névrotique et nous amène à être constamment à la recherche de ce qui pourrait ressembler à Dieu, et à n'être jamais satisfaits de ce que nous avons.

    Idéalement, nous devrions pouvoir fonctionner selon le mode holotropique lorsque c'est nécessaire. Par exemple, si je pilote un boeing 747 arrivant à l'aéroport, ce n'est pas le moment d'avoir une expérience holotropique. A ce moment là, j'ai besoin de savoir que la piste est solide et ce n'est vraiment pas le moment de sortir de mon corps ou de revivre une vie antérieure en Egypte !

    D'un autre côté, il y a des moments où I'expérience holotropique trouve sa place, est utile, curative, et transformatrice. S'il est vrai que ce champ de conscience nous est naturel, il n'y a rien de pathologique en soi dans le fait de vivre ces expériences.

    Le problème est de trouver un contexte approprié dans lequel nous puissions expérimenter les réalité holotropiques et réserver le mode hylotropique pour toutes les autres. Cette approche double a été, et est encore, utilisée par toutes les sociétés humaines à l'exception des sociétés industrielles. Toutes les anciennes cultures pré-industrielles avaient des cérémonies, des rituels qui permettaient aux gens de vivre leurs expériences holotropiques. En quelque sorte, elles créaient les circonstances favorables à ces expériences, de sorte qu'elles soient acceptées par la société. La transe, les cérémonies rituelles initiées par des plantes psychédéliques et sacrées, la médiation dynamique, sont toutes des situations dans lesquelles nous pouvons honorer notre possibilité de fonctionner sur le mode holotropique.

    De ce point de vue, la question reste entière : qu'est-ce que la psychopathologie ? Je rappelle que je ne parle pas ici de la “psychopathologie organique”, mais plutôt des désordres émotionnels et psychosomatiques que l'on peut appeler “fonctionnels”. Essayer d'imaginer que nous puissions représenter les deux modes de fonctionnement de la conscience par deux cercles. Le domaine pathologique pourrait être représenté par l'intersection des deux cercles, un peu comme une zone d'interférence entre deux chaînes de télévision.

    Imaginez que quelqu'un souffre d'une sérieuse douleur à l'épaule, qualifiée de psychosomatique par la médecine, qui n'a retrouvé aucune cause, aucune explication à cette douleur. Si nous abordons le problème avec le mode holotropique en offrant à la personne l'opportunité d'un état non ordinaire de conscience, nous verrons cette personne souffrir de plus en plus de son épaule et tout à coup, l'expérience pourra s'ouvrir à une nouvelle dimension, dans un autre temps, dans un autre lieu, dans lesquels cette douleur était bien réelle et explicable. A un niveau biographique, il pourra s'agir d'une douleur non intégrée due à un traumatisme physique quand cette personne avait 6 ans. Et si l'expérience holotropique se poursuit la douleur devient de plus en plus intense, et soudain la personne se revit coincée dans le canal de naissance avec l'épaule coincée sous le pubis de sa mère. Et peut être à un niveau encore différent, la personne pourra s'ouvrir à la mémoire d'une vie antérieure, dans laquelle elle avait une flèche dans l'épaule. Cette douleur, dans ces nouveaux contextes, apparaît justifiée, appropriée. Donc, si l'on offre à quelqu'un la possibilité d'expérimenter un état non ordinaire de conscience, cette personne se met dans une situation de type holotropique et comprend soudain l'origine de sa douleur d'épaule, ce qu'elle signifie réellement, et exprime toutes les émotions associées. Et quand ce processus est achevé, elle peut retourner et au mode de fonctionnement hylotropique, débarrassée de cette douleur.

    Autrement dit, la douleur et les émotions appartiennent un autre système de coordonnées espace-temps. Elle représenterait différentes situations dans lesquelles nous fument bloqués, incapables de nous libérer pour nous laisser aller dans le flux du temps. D'ailleurs, l'idéal dans les systèmes spirituels, est d'être toujours présents à ce qui se passe ici et maintenant, et de laisser “couler” à travers soi toutes les expériences que l'on fait, sans accumuler, sans augmenter le fardeau. En fait, dans la réalité, il semble impossible de s'incarner sans un certain fardeau.

    Ce que nous voyons dans le cadre de ces expériences n'est habituellement pas une situation unique, mais plutôt toute une série de situations connectées aux mêmes émotions et aux mêmes sensations physiques. Dans notre exemple, les trois situations reliées à la douleur de l'épaule, était le traumatisme vécu dans l'enfance, le traumatisme vécu au moment de la naissance et enfin celui de la vie antérieure. J'ai donc appelé ces expériences “systèmes COEX”, ou “systèmes d'expériences condensées” (“Condensed Experiences”). Dans un certain sens, les symptômes psychogéniques peuvent être interprétés comme des expériences condensées, comme des “systèmes COEX”. Et dans un état non ordinaire de conscience, les différents niveaux, ou les différentes couches de ce système, peuvent se déployer et arriver à la conscience.

    Revenons donc à l'Emergence SpiritueIle, à la Personne qui se trouve dans ce processus pour beaucoup de temps à être entre les deux mondes, entre les deux états de conscience, ordinaire et non ordinaire. Elle doit s'occuper de situations “hylotropiques” : élever ses enfants, faire son métier, vivre au quotidien. Et en même temps elle a affaire à des sensations ou des émotions qui appartiennent à la naissance ou à des réalités archétypales. Et l'approche habituelle, de la part de la famille, des thérapeutes classiques, de la société, est de tout faire pour occulter cela et de repousser la personne dans le monde ordinaire, hylotropique. Et selon ce que nous avons déjà dit, cela consiste en fait à appauvrir l'existence,

    L'autre approche possible est de laisser la personne vivre son expérience holotropique, son E. S., de la laisser rentrer dans ce processus et l'achever de façon à ce qu'il ne vienne plus parasiter le mode de conscience hylotropique du monde ordinaire. Ce qui est importants c'est d'être convaincu qu'il y a un certain travail à faire, qu'un certain type de “Gestalt” peut-être accompli. Il faut l'avoir observé chez les autres ou l'avoir vécu soi-même, pour ne pas avoir cette idée “amorphe” qu'il s'agît d'une maladie mentale, d'un processus pathologique particulier, sans forme, ni début, ni fin.

    En conclusion, je voudrais dire quelques mots sur la stratégie générale de la psychiatrie occidentale.

    J'ai fait la remarque précédemment que nous avions un modèle médical pour la psychiatrie. Mais nous ne l'appliquons pas de façon systématique et conséquente. En médecine, c'est une erreur d'appliquer un traitement symptomatique s'il existe un traitement de la cause. Par exemple, dans le cas d'une infection associée à de la fièvre, nous ne pouvons pas penser qu'en diminuant la fièvre avec des médicaments appropriés, nous allons résoudre le problème de l'infection. En médecine, le traitement suppressif du symptôme n'est justifié que s'il est administré en plus du traitement de la cause, ou bien dans certaines maladies incurables, quand on ne sait pas faire mieux que réduire les symptômes. Mais en psychiatrie, on s'octroie le droit de supprimer les symptômes sans avoir de traitement à proposer pour résoudre la cause du problème.

    Nous pensons que les personnes présentant des problèmes psychologiques-émotionnels (E. S. inclue) sont engagées dans un processus dont les symptômes ne sont qu'une manifestatîon. Ces symptômes peuvent être vus comme un problème, mais ils pourraient être considérés comme une opportunité ! Si nous sommes appelés à parler de “processus de guérison”, c'est bien parce que l'organisme, la psyché, semblent essayer de se simplifier la vie en se débarrassant des problèmes anciens. Et la seule manière dont la psyché semble disposer, c'est d'amener ces problèmes à la conscience.

    Comme dans l'homéopathie, on cherche toujours à intensifier les symptômes et surtout pas à les supprimer... Un état non ordinaire de conscience, d'une certaine manière, fonctionne comme une sorte de médicament homéopathique universel, qui intensifiera toujours les symptômes que vous présentez, à quelque niveau que ce soit. Par exemple, lors d'un séminaire de Respiration Holotropique, on finit toujours par arriver dans des domaines où les gens ont des problèmes, car ce procédé intensifie automatiquement les diverses souffrances ou plus généralement, ce qui appartient à chacun. Dans le travail holotropique, tout empire, avant de s'améliorer ! ...parce que des problèmes inconscients font surface et se manifestent...

    Notre tâche est donc de créer un contexte dans lequel notre “système signalisateur de problèmes” puisse fonctionner sans entraves. Parfois le problème est là, les symptômes qui apparaissent en sont le témoin, mais le système signalisateur est endommagé. Pour être plus concret, je vais prendre l'exemple d'une voiture, et vous ferez vous même le parallèle avec une personne présentant un symptôme particulier. Vous conduisez, et soudain un voyant rouge s'allume à votre tableau de bord. Vous n'y connaissez rien en matière d'automobiles, mais vous savez que ce voyant indique que vous n'aurez bientôt plus d'huile. Vous allez au garage. Le mécanicien vous dît : “pas de problème”. Et il arrache le fil du témoin lumineux. Vous pouvez reprendre la route, le voyant rouge ne s'allume plus...

    Si quelqu'un expérimente I'anxiété, ou l'agression, et que vous lui donnez une substance pour empêcher cela, la question subsiste : “Qu'avez-vous réellement fait pour lui ?” »



Question : « Est-ce qu'il est absolument nécessaire, dans le cadre de la Respiration Holotropique, ou de l'E.S. spontanée, que l'intégration des données se passe au niveau conscient pour qu'il y ait guérison ? »

Stanislas Grof : « Selon mon expérience, la compréhension des données n'est nécessaire que pour les situations ayant une valeur pragmatique, permettant de gérer les problèmes de la vie quotidienne.
     Je ne pense pas que la raison puisse résoudre aucun problème d'ordre cosmique. Ceux qui connaissent bien les réels centres d'intérêts de la science peuvent nous affirmer qu'elle ne traite que des problèmes liés la question ; comment ? et non pas à la question : pourquoi ?

    Tout ce que nous avons l'impression de comprendre est très relatif. Il existe toujours d'autres façons d'interpréter les choses. Cela ne dépend que du cadre conceptuel. Par exemple, en psychanalyse, on pense comprendre un événement X grâce au cadre biographique. Mais Otto Rank nous donnerait une interprétation tout fait différente de cet événement X, comme le feraient Jung, Reich ou Adler. Et cela s'applique aussi la réalité conventionnelle ; voyez simplement ce que les scientifiques ont donné comme explication à la gravitation (Platon, Newton, Einstein...)...

    Ce qui semble réellement important dans ce type de travail qui nous intéresse est d'arriver à une résolution émotionnelle et physique. Dans certains cas, le travail sera suivi d'une compréhension Intellectuelle de ce qui s'est passé. Mais habituellement, cela se situe à un nouveau niveau de compréhension. Par exemple, vous ne prenez pas au sérieux le problème des réincarnations, mais soudain, au cours d'une expérience, vous comprenez que la douleur chronique que vous ressentez est une vieille douleur éprouvée sur un champ de bataille dans une époque différente ;

    Il arrive que des gens restent perturbés sur le plan intellectuel lorsqu'une expérience n'a pas été complètement intégrée sur les plans physique et émotionnel. Si par contre c'est le cas, alors la compréhension intellectuelle peut se faire. Il se peut aussi qu'il n'y ait aucune explication, mais si la personne se sent réellement mieux, cela n'a plus d'importance.

    Il faut ajouter qu'il est extrêmement rare de n'avoir aucun souvenir de l'expérience, en respiration holotropique comme en thérapie psychédélique. Il peut y avoir peu d'éléments, mais l'amnésie est tout à fait atypique dans ce cadre. Il est possible qu'à la fin d'une session de Respiration Holotropîque, on n'ait aucune explication intellectuelle, mais plutôt une compréhension d'ordre physique. Et lors de la session suivante, on découvre une autre partie de l'histoire et la compréhension peut alors se situer autant au niveau intellectuel qu'au niveau des “tripes”. »



Question :  « Est-ce que l'E.S. peut engendrer un mouvement de balancier proche de la cyclotymie, allant de l'euphorie au découragement, de l'exaltation au marasme ? »

Stanislas Grof :  « Fréquemment, la personne en dépression profonde évoque le contexte de la seconde matrice périnatale, dans laquelle l'individu est bloque dans le canal de naissance, ne trouvant pas d'issue. De l'autre côte, la manie semble représenter un problème de transition entre la troisième et la quatrième matrice périnatale, un problème de Renaissance incomplète. La personne qui lutte dans le canal de naissance peut avoir l'impression d'en être sortie, alors que le processus n'est pas achevé.

Le problème est de pouvoir aider cette personne à compléter ce travail. En tout cas on peut voir ces problèmes de plainte, manie et dépression, comme des indicateurs de certaines étapes du processus de transformation. Dans le sens mystique, la dépression pourrait être décrite comme la “nuit noire de l'âme”, et l'état maniaque pourrait représenter la Renaissance incomplète. »



Question :  « S'agit-il d'une projection symbolique d'un problème personnel actuel dans le passé, ou bien s'agit-il de l'expérience d'une incarnation réelle ? »

Stanislas Grof :  « Je crois qu'il existe toujours un lien profond entre votre expérience de vie antérieure et les situations de votre vie actuelle. Vous pouvez par exemple reconnaître le lien existant entre la douleur d'épaule que vous ressentez quotidiennement et cette blessure vécue sur un champ de bataille il y a longtemps. Vous pourriez même expérimenter la fusion entre l'agresseur qui vous a tué jadis et la personne avec qui vous vivez actuellement, votre femme, par exemple. Il y a toujours cette connection. Si mon approche du problème est d'abord celle d'un analyste Freudien, mon idée est, bien sûr, que je n'ai pas vécu auparavant, et que ce problème doit trouver une explication dans ma biographie personnelle, ce qui rentre dans mon cadre conceptuel. Si j'établis, à ce moment-là un lien entre mon expérience de champ de bataille et ma vie actuelle, c'est que j'ai créé de toutes pièces cette histoire ancienne à partir de “matériaux” issus de ma vie personnelle. Dans ce cadre conceptif cela est tout à fait logique.

    Malgré cela, nous avons mis en évidence que certaines expériences de vies antérieures contenaient des informations totalement nouvelles pour l'individu, et auxquelles il était impossible qu'il ait eu accès dans sa vie actuelle.

    Une autre chose convaincante en tant que phénomène authentique est représentée par la synchronicité. Par exemple, j'ai une difficulté relationnelle particulière avec quelqu'un dans ma vie. Je suis en Californie et cette personne est sur la Côte Est des Etats-Unis. Je vis une expérience de vie antérieure au cours de laque je je comprends soudain que mon problème avec cette personne vient de la Perse ancienne, dans laquelle nous étions ennemis. Ce problème trouve sa résolution dans ce contexte et je me sens soudain beaucoup mieux l'égard de cette personne. Et puis j'ai connaissance, qu'au même moment, quelque chose s'est passé chez cette personne sur la Côte Est, et qu'elle modifie son attitude à mon égard, bien qu'il n'y ait eu aucune sorte de contact ou d'échange traditionnel d'informations entre nous. Cela dit seulement qu'il existe un phénomène authentique lié aux expériences de vies antérieures. Je ne considère pas cela comme une preuve en soi que j'ai vécu auparavant en Perse.

    Cela ne prouve pas la continuité d'une même unité de conscience. Il y a d'autres interprétations possibles du même phénomène, dont la plus extrême est sans doute représentée par la conception Hindoue du Karma, des réincarnations, je considère personnellement la croyance littérale aux réincarnations comme un système plus élevé de compréhension de nos problèmes que l'approche psychiatrique traditionnelle. Christopher Bache a dit en boutade, dans son livre “le cycle de la vie”, que ceux qui ont ce type d'approche sont probablement mal informés, ou bornés, et en tout cas particulièrement étroits d'esprit pour penser qu'il n'y ait rien d'intéressant à étudier dans ces phénomènes. Ce sont quand même des choses fascinantes, ces gens qui ont soudainement accès à des informations sur une autre période historique, qui vivent des synchronicités, des processus d'auto-guérison... ce sont tous des phénomènes intéressants.

    Puisque nous sommes en France, savez-vous que l'on demanda à Voltaire : “Monsieur Voltaire, croyez-vous en la réincarnation ?” Il répondit : “Je ne sais pas. Il ne me semble pas plus miraculeux de naître cinq fois plutôt qu'une seule. Notre existence nous semble tellement comme allant de soi que nous nous demandons s'il est bien possible que cela se reproduise plus d'une fois. Mais, comme pour beaucoup de ces questions, nous ne saurons vraiment que lorsque nous y serons !” »



Question : « Qu'est ce qui fait que le psychotique “coule”, au lieu de flotter allègrement comme le mystique ou celui qui s'est sorti de sa crise d'E.S. ? »

Stanislas Grof :  « Qu'une personne soit déclarée psychotique ou non, nous l'avons vu, dépend beaucoup du contexte, de l'entourage, de comment l'individu est perçu. Nous avons vu beaucoup de gens complètement submergés par la crise d'E. S. qui avaient reçu le diagnostic de psychose, se trouvant dans un contexte ignorant tout de l'E.S. ...

    Et le simple faît de mettre ces gens dans un groupe de personnes faisant des expériences holotropiques, dans un contexte où l'on ne pense pas forcément les expériences de vies antérieures en termes de folie, change complètement leur compréhension de ce qui leur arrive.

    Le seul fait de concevoir que vous ne soyez pas un malade mental, mais plutôt que vous vous trouvez dans une phase difficile d'un processus de transformation, permet de faire quelque chose de toutes ces émotions, de toutes ces “visions”... Vous pouvez alors “travailler” avec tout cela, grâce à cette nouvelle approche. Les gens d'autres cultures, ou d'autres traditions spirituelles, disposent d'une cartographie complète, et d'un système de références, qui permettent d'endurer ces expériences d'une manière différente.

    Je me souviens, au début de ma carrière, de certains patients qui s'étaient vus traités comme des psychotiques parce-qu'ils décrivaient des expériences de vies antérieures. Alors que si vous vivez en Inde, avoir une expérience de vie antérieure ne pose aucun problème. Ou si vous vivez à Esalen, en Californie, que vous racontez votre expérience de vie antérieure au petit déjeuner, les gens seront excités, intéressés, et poseront des questions intelligentes : “Quelle relation cela a-t-il avec ta vie ? As-tu vécu une expérience de synchronicité?”... etc. »



Question :  « Je posais cette question, car les psychoses semblent une contre indication à la Respiration Holotropique !... »

Stanislas Grof :  «  Effectivement, lorsque nous organisons un week-end de Respiration Holotropique, nous pensons que cela ne convient pas aux personnes ayant un problème psychiatrique sérieux, impliquant de nombreuses hospitalisations. Mais ce n'est pas, en principe, que cela ne puisse pas se faire ! Si nous disposions d'un centre d'accueil fonctionnant 24 heures sur 24, où la personne puisse rester en observation, nous essayerions bien entendu ce type de travail s'il semble approprié. Si nous vivons à San Francisco, venons à la Nouvelle Orléans pour le week-end de respiration, terminons le séminaire le dimanche soir et partons, ce n'est pas le contexte approprié pour s'occuper d'un problème psychiatrique sérieux... »

Christina Grof : « Je voudrais dire quelque chose à propos des yogis et des psychotiques.

     Beaucoup de yogis ont connu leur propre E. S. au cours de leur développement personnel. Si vous lisez l' “Autobiographie d'un yogi” de P. Yogananda vous verrez qu'elle est pleine d'expériences très étranges, avec lesquelles il lutte pendant des années. Si vous lisez la vie des saints, c'est la même chose. Je me demande ce qui pouvait se passer dans la tête de Jésus pendant les 40 jours dans le désert. Le film “La dernière tentation du Christ”, montre cet homme harcelé par des expériences terribles dans le désert. Et quelqu'un lui demande un jour : “Ne peux-tu pas exorciser tout cela, te débarrasser de tout cela ?” Et il répond : “L'exorcisme est pour les démons. On ne peut pas exorciser Dieu lui-même”.

     Tout cela est très fréquent lors du développement spirituel. Le yogi qui peut flotter librement dans cet océan de l'Esprit, est celui qui a intégré toutes ces expériences à son être, et qui peut aller et venir confortablement entre ces réalités là et celles de la vie quotidienne. »

Stanislas Grof :  « Nous avons écrit dans “The stormy Search for the Self” un chapitre sur l'histoire de la Spiritualité, relatant l'histoire du Bouddha, ses expériences visionnaires avant d'atteindre l'illumination ; l'expérience du Christ, des Pères du désert et des saints ; les histoires fantastiques et difficiles vécues par les maître Zen ; les crises chamaniques, les épisodes spontanés survenant aux futurs chamans. Tout cela est considéré comme naturel, voire logique, par les traditions spirituelles. Notre civilisation a rendu tout cela pathologique. La psychiatrie contemporaine semble avoir déclaré pathologique toute l'Histoire Spirituelle de l'humanité... Et le modèle d'homme saint d'esprit semble plutôt représenté par Gengis Khan ou Napoléon !... »

Christina Grof : « Je voudrais vous parler maintenant du voyage du héros, selon le modèle proposé par Joseph Campbell*.

*Joseph Campbell : “Les héros sont éternels” (en français).

    Georges Lucas, réalisateur de “la guerre des étoiles”, a utilisé ce modèle comme base de son scénario. Si vous vous souvenez, dans ce film, un jeune homme voit son foyer détruit puis abandonne sa maison et est appelé à vivre une série d'aventures fantastiques. Il vit l'ultime confrontation avec les forces du Mal. Et deux guides le suivent durant toute son aventure. George Lucas a essayé de recréer un mythe moderne à partir du modèle de Campbell.
    Je pense que ce modèle est un modèle merveilleux pour le voyage de l'E.S., pour le voyage spirituel, pour le voyage de la vie en général. Vous pouvez aussi l'utiliser pour votre propre thérapie et pour la Respiration Holotropique. Il représente aussi très bien le voyage du “drogué”, du fond vers la guérison.

    Vous pouvez donc appliquer ce modèle à votre propre vie.

    Ce modèle est important aussi parce qu'il est plein d'espoir. Effectivement, ce modèle suggère que, quelles que soient les difficultés rencontrées, quelque chose vous attend de l'autre côté si vous ne sortez pas du processus en cours de route, Après l'hiver, il y a le printemps... Je vais donc vous décrire ce voyage:

  La réalité connue
 la Maison
L'appel de l'aventure                                                                      Le retour
La séparation

 MONDE

       Les gardiens                    -Connu                     -Hylotropique

Le seuil de l'aventure
++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

MONDE
-Inconnu
-Holotropique

L'épreuve suprême

L'initiation

    « Cela commence en haut du cercle, dans la maison, le chez-soi. Ce chez-soi représente donc la réalité connue. Vous pouvez vous y sentir bien, ou un peu malheureux, ou très malheureux... mais, en tout cas, c'est le territoire que vous connaissez. Et puis quelque chose se passe... et vous entendez ce que J. Campbell nomme “l'appel de l'aventure”. Cela peut prendre l'aspect d'un livre qui apparait un jour dans votre vie. Et cela vous appelle hors de votre réalité connue. Joseph appelle aussi cela “l'appel du destin”. Mais que se passe-t-il si vous refusez de répondre à cet appel ? Vous perdez la puissance qui permet I'action positive, vous devenez une victime, et votre vie devient un terrain vague... L'image que j'en ai montre un couple à la maison, vautré sur son canapé, la bouteille de bière à la main qui regarde la télévision toute la journée...

    Si vous répondez à l'appel de l'aventure, vous quittez alors votre foyer et voyagez vers le seuil de l'aventure, qui sépare le monde connu du monde inconnu. Mais avant de parvenir au seuil, vous pouvez rencontrer un protecteur, un gardien. Dans la mythologie il s'agit souvent d'un petit être, homme ou femme, rencontré dans la forêt, un berger ou un ermite, qui vous donnera quelque chose pour vous protéger.

    Puis vous arrivez au seuil de l'aventure, où se trouve toujours un gardien, souvent représenté par un monstre. Ce gardien symbolise souvent vos propres limites, vos propres peurs... il est très difficile de passer le seuil, de défier le monstre... Pour Campbell, passer le seuil est une forme d'annihilation de soi. Il faut laisser derrière soi son identité, son ancienne façon de penser à soi-même. C'est le moment de la séparation d'avec le monde connu, et vous entrez alors dans le territoire de l' initiation, sur la route des défis, des épreuves. Et souvent, dans la mythologie, le héros est assisté par ses protecteur, et il sent ces entités protectrices qui l'entourent. Avez-vous déjà remarqué dans votre propre vie, lorsque vous faites face à un défi majeur, que quelqu'un survient pour vous orienter ? Quelqu'un ou quelque chose survient pour vous donner exactement ce dont vous aviez besoin à ce moment précis.

    Il faut donc passer un certain nombre d'épreuves avant d'arriver à l'épreuve Suprême. Il faut abattre le Dragon, sauter des barrières surprenantes, encore, et encore, et encore... C'est l'épreuve la plus dure. Ce chemin prend du temps, de la patience et du courage.

    Mais une foi surmontée cette épreuve, une récompense vous attend. Dans la mythologie, c'est souvent la rencontre avec la Déesse ou la Force Féminine, ou une union avec le père, évoquant le retour de l'enfant prodigue, un temps d'équilibrage des principes masculin et féminin, ou bien l'expérience de votre propre identité, la rencontre avec le Soi, avec S majuscule, la découverte de votre potentiel réel. C'est une expérience très belle, céleste, cosmique, et très personnelle.

    Et vous êtes tenté de rester là... car c'est très beau... mais pour achever ce voyage, il faut partir. Vous devez revenir. Et parfois, le monde extérieur doit venir vous chercher pour vous ramener chez vous. Parfois ce sont les mêmes personnages qui vous ont aidé lors des premières étapes, qui vous aident encore à terminer votre voyage. Pour beaucoup de gens, il est très difficile de quitter cet état de grâce. Joseph Campbell dit que le passage du seuil de l'aventure vers le monde connu représente la crise finale. Pour bien des gens, cette partie du voyage est la plus difficile. Mais ce retour est très important. Nous devons retourner à votre société avec notre nouvelle sagesse.

    Et, pendant ce retour, nous commençons à réaliser que, bien que semblant différents, ces deux mondes se ressemblent. Ils sont deux aspects d'une même chose. Les royaumes mythiques, ces autres royaumes, sont des choses que nous oublions souvent, mais qui sont toujours là !...

    Et, pour le héros qui s'en retourne avec sa nouvelle sagesse, se posent de nouvelles questions, de nouveaux défis : comment vivre avec tout cela ? Comment en parler ? Les gens ressentent une grande confusion à ce moment là : “Maintenant que j'ai expérimenté mon propre potentiel divin, qu'est-ce que je vais en faire ?”

    De plus, le héros revient dans une culture qui n'accueille pas facilement les êtres ayant cette sagesse là... Certains essayent de transmettre aux autres cette nouvelle expérience, essaient de la partager. Et cela n'est pas toujours bien perçu...

    Joseph Campbell a dit à ce propos, quelque chose de magnifique : “Comment enseigner à nouveau ce qui a été correctement enseigné, et incorrectement appris des milliers et des milIiers de fois à travers toute l'Histoire... Cela représente la Tâche Ultime, et tellement difficile !”

    Lorsque l'on a effectué ce voyage, comment peut-on l'intégrer à notre monde d'une manière sensée ?

    Nous voyons en Respiration Holotropique, et dans d'autres approches thérapeutiques et spirituelles, la difficulté majeure de communication avec les proches qui peut découler de ces nouvelles expériences. Par exemple, prenons un couple marié. L'un des deux commence une thérapie de ce genre et relève les défis qui se présentent, tire profit de ces expériences, se confronte à ses démons, abat le dragon, et puis s'en revient la vie ordinaire, au mariage. Je ne sais pas si certains d'entre vous connaissent cette situation ? Comment entrer en relation avec la personne que vous aimez en ne parlant plus le même langage : ceci est un défi majeur pour ceux qui s'engagent dans un travail de ce type.

    Campbell lance donc certaines recommandations. Quelqu'un qui fait ce voyage n'a pas le droit de se sentir dépassé par ces événements ; il ne doit pas se comporter comme celui qui détient “La” Vérité, dans le genre : “Je suis élu, j'ai rencontré Dieu, j'ai fait des expériences que vous ne pouvez faire, je suis meilleur que vous”, etc. Le héros doit essayer de rester détaché de l'issue de son voyage lorsqu'il retourne au monde ordinaire.

    Le résultat de ce voyage consiste souvent en une nouvelle définition globale de soi-même souvent décrite comme la mort de l'Ego avec toutes ses limites. Dans les différentes mythologies, le héros perd alors la peur de la Mort, et progressivement, ressent de plus en plus de liberté de vivre dans l'instant présent. Vivre avec la sagesse et la conscience de tous ces royaumes, en sachant que l'instant présent, lui aussi, est d'ordre divin, avec toutes ses difficultés, ses douleurs, ses défis, et sa beauté propre. Cela me rappelle l'histoire Zen bien connue : “Que faisiez-vous avant l'illumination?” –“je coupais du bois et je portais de l'eau” –“Et qu'avez-vous fait après l'illumination?” –“j'ai coupé du bois et porté de l'eau”. »

La transcription de la conférence mentionne enfin :
               « Ensuite, Christina fait un exposé sur l'alcoolisme et les autres dépendances compulsives. Cet exposé n'a pas été enregistré.
               Un livre de Christina consacré a ce sujet doit “paraître prochainement”.
 Là Conférence se termine par une projection de diapositives sur la kundalini. »



                        
Commentaires

La première chose qui frappe, a la fin de la lecture de ce texte, c'est qu'il a 23 ans et que rien n'a bougé. Ou encore, à l'inverse « Nous pensions déjà ça il y a 23 ans », ce qui n'est pas exact car seuls certains d'entre nous, les plus au fait, pensaient qu'il pouvait exister une validité des EMC, validité relative, et pensaient qu'il pouvait exister un espoir de voir naître un autre paradigme que le Newtonien-Cartésien.
D'ailleurs, nous ne savons toujours pas comment structurer au mieux le nouveau paradigme “Spirituel”, et s'il faut même le structurer (néanmoins, des problèmes affleurent) –…–
Le fait que rien n'ait bougé cache en fait une énorme progression des “Mots d'Ordre” spirituels basés sur l'Empathie, l'Equitable, le Respect et la Dignité (entre autres valeurs appliquées à l'Universel et ce que l'on sait aujourd'hui être l'Environnement). Christina Grof relève d'ailleurs cette progression qui était déjà très évidente et patente en 1992.
Si rien n'a bougé, c'est que l'Ancien Paradigme avait déjà prévu des structures, chambres et soupapes, capables de recevoir et regrouper les opinions alternatives, tolérées dans certaines mesures. L'Ancien Paradigme reste officiellement en charge des explications finales (du type “Ballon sonde”, “Hallucination”, “Canular”) et restera sans doute en poste pendant très longtemps, ce qui n'a presque plus aucune importance dans certains domaines…

La seconde chose qui frappe, c'est la publicité implicite et extensive que font les époux Grof de leurs travaux et entreprises associatives, ce qui est d'ailleurs tout à fait américain, et d'une manière tellement naturelle qu'on pourrait même dire que c'est californien. Sont mentionnés les Associations d'Aide, les Ateliers Holotropiques, et diverses occasions de réunions ou d'association autour de sujets qui ne sont pas des barbecues. Stanislas lui-même revient sur les grands thèmes de son œuvre, dont le Périnatal, et ses tentatives pour coller des étiquettes personnelles sur des poteaux indicateurs de la recherche psychique. Il a d'ailleurs raison, c'est un grand Monsieur, toute sa vie engagé et vigilant, présent, et s'il n'avait pas aussi inclus la promotion et la défense de ses travaux, personne ne lui aurait rendu hommage à sa place (non pas que les hommages et remerciements n'existent pas, mais s'ils ne sont pas inclus dans un cycle cultuel, ils sont, comme certains rites d'entretien, condamnés à l'oubli).

En dépit de ces deux petits points, il apparaît qu'il faille considérer cette conférence comme marquante, dans l'Etat des Lieux de la recherche Post-Jung. Bien entendu, Grof fut un Freudien classique, puis, comme il le dit lui-même, il passa de l'histoire post-natale à l'étude du pré-natal. Et comme Jung, il fut surpris par l'irruption des Archétypes, la présence d'invariants non réductibles, les faits non-newtonien-cartésiens. Invité à Esalen dans les années 60-70, Grof put être en prise directe avec toutes les recherches les plus pointues de l'époque.

Il est à noter que certaines avancées, par exemple dans la compréhension des structures du délire (des délires artificiels étant induits par le LSD ou autres agents) sont de nos jours oubliées ou ignorées (parfois sciemment). Il aurait sans douté été trop tôt de dire que ce que l'on redoute, stigmatise et refuse, le “N'importe quoi” obéit en fait à des règles bien plus sommaires que celles qui agitent le “prétendu chaos”. Il vrai, cependant, que le respect du délire ne connait qu'une borne : la production de délire à tendance ou inspiration négative, et ceci restera vrai jusqu'à la fin des temps.

Un autre sujet, la douleur, qui est le critère définitif du pathologique/non-pathologique –c'est à dire en fait de la plainte d'un(e) patient(e) venant voir un thérapeute pour qu'il le/la soulage–, n'est pas directement abordé-souligné, puisqu'il est entendu qu'un peu de douleur, issue du processus de confrontation, peut être induite par l'Emergence Spirituelle. Quinze jours de vision démoniaque, c'est peut-être structurant à la fin, mais n'oublions pas que de grands mystiques ont subi des agressions à répétition, et qu'il doit être possible de vivre une vie d'éveillé et de conscience, même dans une petite banlieue, une petite maison, une petite région sans confrontations dignes de Saint George et Saint Michel (qu'on peut toujours appeler à l'aide). A vrai dire, une partie importante de la Conférence fait face à cette question des limites, il est donc presque oiseux de revenir sur ce point, mais il est et sera toujours important.

J'aimerais poursuivre ces commentaires et si vous les découvrez le W.E. du 7-8-11-15, je vous invite à revenir la semaine prochaine trouver leur complément et conclusion...